Penser l’écologie depuis les mondes coloniaux
Qui est Malcom Ferdinand ?
Malcom Ferdinand est une voix incontournable de l’écologie contemporaine. Chercheur engagé né en Martinique en 1985, il est actuellement chercheur au CNRS (à l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales).
Ses recherches portent sur l’Atlantique Noir et principalement les Caraïbes et sont saluées pour avoir fait le lien indispensable entre l’histoire coloniale et les enjeux d’une préservation écologique du monde, développant et théorisant le concept d’écologie décoloniale. Sa thèse s’intitule « Penser l’écologie depuis le monde caribéen : enjeux politiques et philosophiques des conflits écologiques (Martinique, Guadeloupe, Haïti et Porto Rico) ». En 2019, il écrit « Une écologie décoloniale, penser l’écologie depuis le monde caribéen » (éditions du Seuil), un livre qui aborde les questions environnementales sous le prisme des enjeux politiques et coloniaux. Il y explique que l’on ne peut pas comprendre la crise environnementale sans regarder le passé colonial et esclavagiste de notre monde.
Une pensée nourrie des luttes anticoloniales, quand l’écologie rencontre l’histoire de la domination
Dès les années 1970, des chercheurs afro-américains ont établi le lien entre colonisation et question écologique. Citons Nathan Hare, qui écrit : « La véritable solution à la crise environnementale est la décolonisation des Noirs », ou encore le sociologue Terry Jones, qui parle « d’écologie d’apartheid ». Malcom Ferdinand s’inspire également de Frantz Fanon, militant anticolonialiste, d’ Édouard Glissant, écrivain et philosophe engagé pour la libération des colonies, ou encore de Wangari Maathai, pionnière du reboisement et des droits humains au Kenya.
Dans la lignée de ces penseur·eus·s, ainsi que des luttes autochtones, écoféministes, citoyennes et des mouvements de justice environnementale, Malcom Ferdinand critique les mouvements écologistes qui n’intègrent pas les questions postcoloniales et de genre aux enjeux climatiques. Il propose une relecture radicale de la crise écologique intégrant les crimes causés par les colonisations, les impérialismes, les esclavages et les violences structurelles qui ont fondé notre modernité.
Les Caraïbes, mer de pensée – Pourquoi penser l’écologie depuis les marges du monde moderne ?
Malcom Ferdinand pense depuis les Caraïbes, non seulement parce qu’il y est né, mais parce que les Caraïbes incarnent selon lui un carrefour de cosmogonies diverses marqué par une histoire d’une extrême violence.
Il questionne la blanchité de certains mouvements climatiques et les mécanismes qui maintiennent les luttes décoloniales et antiracistes à l’écart des urgences climatiques. Depuis une quinzaine d’années, il mène également des recherches sur le scandale du chlordécone. Dans « S’aimer la Terre », publié en 2024, Malcom Ferdinand se décrit comme un « chercheur-mêlé ». « Je me retrouve mêlé par mes recherches. [...] Je me retrouve mêlé par mon corps. »
Pour lui, le scandale du chlordécone prolonge l’« habiter colonial » ainsi que les rapports de domination dans la production scientifique et les savoirs.
La double fracture – Peut-on séparer destruction écologique et domination humaine ?
Parce que la destruction des écosystèmes de la Terre n’a été possible qu’au prix de la domination des peuples autochtones et de l’accaparement des ressources, Malcom Ferdinand avance l’idée que notre modernité repose sur une double fracture :
- une fracture écologique : la destruction des écosystèmes ;
- une fracture coloniale et humaine : l’exploitation violente des corps humains, non humains et du vivant permise par l’impérialisme, le colonialisme et l’esclavagisme.
Il faut entendre par paradigme techniciste une manière de traiter la crise uniquement à travers le prisme de la technique, des chiffres et d’une gestion managériale du vivant.
La nature est alors envisagée comme un stock de ressources ; la crise est gérée par des indicateurs — tonnes de CO₂, degrés de réchauffement, taux de biodiversité — en oubliant les relations sensibles que les humains entretiennent avec leurs milieux. S’y ajoute le « solutionnisme technologique », selon lequel chaque problème environnemental trouvera sa solution dans une innovation technique (géo-ingénierie, captage carbone, voitures électriques…), sans jamais remettre profondément en question nos modes de vie et de consommation.
La crise écologique actuelle s’inscrit ainsi, selon lui, dans le prolongement de cette sinistre entreprise coloniale.
C’est dans l’imaginaire de la tempête que se révèle le monde moderne…
« Une couleur rouge recouvre le ciel, les vagues s’agitent, l’eau monte, les oiseaux s’affolent. Les vents tourbillonnants enroulent les destructions des écosystèmes de la Terre, les esclavages des non-humains tout autant que les violences guerrières, les inégalités sociales, les discriminations raciales et les dominations des femmes. »
…À la rencontre de l’Histoire – Le navire négrier comme matrice de la modernité
Malcom Ferdinand décentre notre regard pour nous emmener au cœur de la tempête née au XVe siècle et nous confronter à la violence des « trombes modernes » depuis sa « mer de pensée », les Caraïbes. Il nous embarque à bord de nombreux navires pour explorer l’écologie coloniale et sortir de la cale les causes profondes des ravages environnementaux. Il file la métaphore politique du navire dans un voyage à la croisée de la politique, de la philosophie et de l’histoire, rythmé par le départ de dix-sept navires négriers traversant l’Atlantique : dix-sept récits faisant écho aux destructions des écosystèmes, à l’esclavage des humains et des non-humains, aux violences structurelles, aux inégalités sociales, aux discriminations raciales et à la domination des femmes …
Le Conquérant… ou comment la plantation coloniale transforme le vivant en ressource
Le 21 mai 1776, le Conquérant, navire de 300 tonneaux, quitte Nantes en direction de l’Afrique de l’Ouest. D’août à octobre, en arpentant le golfe de Guinée, il sélectionne les corps destinés à son entreprise.
Parmi les 400 « pièces » entassées dans la cale, seules 338 survivront à la traversée et atteindront Port-au-Prince le 9 janvier 1777.
Après avoir écarté les « mauvaises herbes », les forêts et les « rouges » amérindiens, le Conquérant enchevêtre les « solives nègres » dans la charpente d’un habitat colonial de la Terre.
Le concept du plantationocène, et si la catastrophe écologique commençait avec la plantation ?
La première escale accoste la pensée de Malcom Ferdinand.
Elle fait tanguer le narratif de l’anthropocène qui occulte l’histoire violente de la domination d’une partie des humains, en le remplaçant par le concept du Plantationocène, concept développé par Donna Haraway figure de proue de l’écoféminisme et Anna Tsing, anthropologue.
Le plantationocène met en lumière le système responsable de la catastrophe, celui de la plantation mis en place au XVIème siècle. Pour Malcom Ferdinand, la destruction actuelle des écosystèmes prend donc sa source en 1492.
Il critique la manière dont la modernité a transformé la Terre en ressource à exploiter par la violence, un processus qu’il lie directement à l’économie des plantations. Les débuts de la colonisation entrainent effectivement l’élimination massive de la biodiversité et des forêts au profit des monocultures extractives, du travail forcé des humains (l’esclavage ou le travail forcé sous ses formes modernes) et des non-humains (plantes, animaux, microbes).
Le plantationocène c’est aussi l’expulsion des populations locales et de leurs cultures.
Donna Haraway met en lumière un système extinctionniste qui met en péril la succession des générations, la capacité d’aimer et de prendre soin d’un territoire pour répondre à la production industrielle où tout est transformé en ressource. Le plantationocène, c’est donc l’ère de la transformation globale du vivant en machine productive reposant sur l’aliénation des corps, la perturbation des cycles biologiques naturels, la circulation des parasites et pathogènes, l’épuisement de la Terre.
Une entreprise au profit d’une croissance qui s’avère génocidaire et d’une actualité brûlante.
Comment l’habiter colonial impose un nouveau rapport au monde
L’habiter colonial qui se perpétue aujourd’hui est un concept qui ne se limite pas à la simple présence physique sur un territoire. Il décrit un rapport au monde hérité de l’histoire coloniale, une manière d’habiter la Terre où tout est contrôlé. L’habiter colonial repose sur la domination, l’exploitation, et l’exclusion. Il a vu les conquêtes coloniales, les génocides, les privatisations des terres, les destructions, les déforestations. Tout y est uniformisé : de l’agriculture à la culture, l’asservissement y est de mise (main d’œuvre contrainte ou précaire), l’accumulation sans fin du capital enrichi une minorité, l’exportation fait vivre les métropoles lointaines aux dépens de l’économie et de l’autonomie locale…
L’exemple du scandale du chlordécone aux Antilles est frappant et met en lumière l’impact dans les chairs et dans la terre que cette exploitation a fait reposer sur les êtres et écosystèmes exploités. On continue d’empoisonner les terres et les populations au nom d’un modèle économique extractiviste qui survit aux structures coloniales. La condition toxique est inhérente au système. La fin de l’esclavagisme ne modifie pas l’habiter colonial qui est devenu constitutif d’une manière d’être au monde.
Ici, défaire l’habiter colonial sous-tend de rompre les mécanismes qui ont rendu possible l’usage de cette molécule toxique, de démasquer la politique de l’ignorance et l’ensemble des relations sociales, politiques, administratives et scientifiques qui ont permis de prolonger l’ordre socio-économique et racial établi.
La politique de la cale et le négrocène
Un système injuste et inégalitaire du monde moderne
La politique de la cale entretient des rapports de domination voire de négation des existences, muselant leurs paroles, mutilant leurs corps, les maintenant hors du monde. L’esclave est vu comme un processus énergétique : on va littéralement extraire l’énergie vitale de populations, réduites au statut de bois d’ébène (de ressource) pour alimenter les plantations et le capitalisme naissant. Le négrocène, pour Malcom Ferdinand, vient renforcer cette idée en décrivant une manière injuste d’habiter la Terre, ne désignant pas la couleur de peau mais les hors-monde, tous ceux qui se retrouvent dans la cale du monde moderne.
Du cyclone colonial à l’arche de Noé ou le refus du monde : sauver quelques privilégiés
Malcom Ferdinand développe, derrière la métaphore du cyclone colonial l’idée que la tempête ou les catastrophes climatiques « renforcent l’esclavage des asservis et la position des maîtres » exacerbant les inégalités.
L’Arche de Noé est à l’image de l’écologie capitaliste celle des dispositions et ingénieries politiques et sociales qui se lancent dans une sélection violente des humains ne laissant que quelques privilégiés à bord. Débarquant les corps perdus, les hors-Terre, les hors-monde, balayant toutes les diversités culturelles des communautés, elle prolonge et reproduit les dominations des asservis pour la survie face à la catastrophe. C’est ce que Malcom Ferdinand nomme la politique de l’embarquement.
Reforester sans le monde
La déforestation, une des causes de la perte catastrophique de la biodiversité est traitée comme un simple enjeu environnemental, envisagée comme un problème pris en compte sans le monde selon une conception techniciste.
L’Arche de Noé nous fait voguer aux abords de l’île de Vièques à Porto Rico, terre d’abord un accaparée pour des essais nucléaires puis instituée en réserve naturelle excluant les populations locales. Malcom Ferdinand cite aussi l’exemple des terres du parc de la Visite à Haïti qui, en 2012, connurent en leur antre un massacre, conséquence d’une politique de reforestation imposée aux populations locales exclues de leurs terres vivrières, mettant la survie des paysans en danger.
A la fois espaces fantasmés comme paradis sur Terre et laboratoires où tout est permis, ces territoires voient l’occultation des peuples autochtones, la destruction de leurs écosystèmes, des formes de violence et de déshumanisation. John Muir, écrivain et naturaliste américain d’origine écossaise, dit pionnier de la protection de la nature, l’un des pères fondateurs des parcs nationaux aux Etats-Unis, théorisait une conception de la wilderness (nature sauvage) qui excluait les populations autochtones de leurs propres terres.
Au XIXe siècle, l’abolition de l’esclavage n’engendrera pas une nouvelle manière d’être au monde mais poursuivra la politique de la plantation sous d’autres formes.
Le navire négrier – Sortir de la cale de la modernité : vers une écologie décoloniale
Pour fuir l’ère du plantationocène, Malcom Ferdinand propose une nouvelle lecture de l’écologie politique en s’appuyant notamment sur le marronnage*, pratique de résistance qui a mené les esclaves à habiter la Terre sans la dominer, indispensable à leur émancipation, à la liberté des cultures et à la protection de l’environnement. Il évoque également ce qu’il nomme le marronnage civile relié notamment à la figure de Thoreau qui refuse de se soumettre aux taxes injustes qui financent la guerre contre le Mexique, posant les bases de la désobéissance civile.
Depuis l’imaginaire du navire négrier, l’écologie décoloniale est une sortie de la cale du monde moderne.
Le navire-monde : construire un « nous » face à la tempête
L’idée centrale est que l’on ne peut pas résoudre la crise environnementale sans s’attaquer aux héritages coloniaux. L’écologie doit sauver la biodiversité, et être en quête permanente de justice sociale et raciale.
Malcom Ferdinand cite Aimé Césaire, ce grand poète de la négritude, pour sortir de la cale du bateau négrier qu’il se plaît à imaginer, à espérer en navire-monde. Il ne s’agit pas d’aller chercher l’accalmie mais de penser et de panser le racisme et l’héritage colonial, en remontant aux raisons de l’accélération des tempêtes. Il s’agit pour lui de sortir de l’irresponsabilité et de construire un nous afin de faire monde. Faire monde passe ainsi par l’alliance Terre-mère, humains et non-humains dans leurs pluralités. Ce nous doit être en construction permanente.
Dans ce projet cosmopolitique, il appelle à une alliance des luttes, des paysans d’Haïti aux agriculteurs de l’hexagone, des peuples d’Amazonie aux mouvements féministes afro-colombiens avec comme corollaire de bâtir un pont de justice et de mettre fin à cette association mortifère entre patriarcat, racisme et capitalisme.