Carton rouge pour l’écologie blanche

Portrait de Nadia Yala Kisukidi
Nadia Yala Kisukidi

Si “ l’écologie sans lutte des classes c’est du jardinage », comme l’affirmait Chico Mendes, activiste brésilien, alors, comme le complète Malcom Ferdinand, ingénieur en environnement : « penser l’écologie en omettant la constitution coloniale du monde, c’est comme essayer de réfléchir à un problème en se cachant un oeil.”

Souvent, l’écologie est présentée comme un thème apolitique, dont tout le monde peut se saisir, et qui dépasse les clivages traditionnels gauche/droite, bourgeois/populaire, touchant plus les populations blanches/les populations issues de l’immigration/racisées…

C’est en tout cas la thèse qui était défendue par Hugo Clément — vu par certain·e·s (à tort ou à raison) comme le porte parole de la lutte contre le changement climatique — alors qu’il s’apprêtait à débattre avec Jordan Bardella à l’invitation de Valeurs Actuelles, média d’extrême droite. Certains grands auteurs des Post-colonial Studies, à l’instar de Dipesh Chakrabarty – quoique sa thèse soit controversée – affirment notamment que le changement climatique, qui finira par toucher toutes les catégories sociales et raciales, y compris les milliardaires, permettra une forme de remise à égalité puisque la planète deviendra inhabitable pour tous·te·s .

Portrait de Dipesh Chakrabarty
Dipesh Chakrabarty

A première vue, cet argument pourrait sembler recevable : l’écologie nous concerne tous·te·s, que l’on soit issu·e d’un milieu précaire ou aisé, issu·e d’un pays “développé” ou “en développement”, nous subirons tous·te·s les effets du changement climatique. Dès lors, chacun·e devrait (pouvoir) s’emparer de la question environnementale et se joindre à la clameur collective, déterminée à ne pas rester les bras croisés à regarder la planète et des écosystèmes entiers être détruits. Pourtant, comme l’a fait remarqué Malcom Ferdinand lors d’une rencontre organisée par le journal écologiste Reporterre sur le thème “Écologie et extrême droite” : “l'écologie politique française opère au sein d'espaces structurés autour de la blanchité”, c’est-à-dire que, loin d’être un sujet universel et apolitique, l’écologie est un thème majoritairement repris et véhiculé par les Blanc·he·s.

Portrait de Malcom Ferdinand
Malcom Ferdinand

Ce phénomène n’est pas marginal ni isolé mais semble plutôt systémique et empiriquement observable : Malcom Ferdinand expliquait par exemple éprouver un certain malaise lorsqu’il participait à des conférences sur l’écologie, étant souvent le seul Noir dans une salle entouré de Blanc·he·s. Ce phénomène s’observe au sein même de structures associatives écologistes, une grande majorité d’entre-elles étant composées de personnes blanches et issues de milieux favorisés : rédiger cette revue sur l’écologie décoloniale en étant une équipe majoritairement blanche et issue de milieux favorisés nous amène nécessairement, nous aussi, à traiter de ce sujet avec nos biais et nos contradictions.

Malcom Ferdinand théorise dès lors le concept “d’écologie blanche”.

Mais alors en quoi le fait que l’écologie soit l’apanage des populations blanches (et souvent occidentales) limiterait la portée du message véhiculé et quels problèmes cela poserait-il ? La réponse découle de la question.

Origines du phénomène

En réalité, en France, l’écologie n’est pas envisagée sous le prisme des dominations ethniques, de genres, de classes… ce qui rend impossible pour les personnes issues des migrations post coloniales et/ou issues de milieux précaires de s’approprier la question écologique, du moins de se sentir légitime à s’exprimer sur le sujet, ne se sentant pas (ou trop peu) représentées.

Portrait de Thomas Sankara
Thomas Sankara

L’écologie blanche reproduit en fait une hiérarchie raciale héritée de l’histoire coloniale, soit le fait que les personnes associées aux catégories socio-raciales blanches se trouvent dans une position dominante par rapport aux personnes catégorisées socialement comme non-blanches (M.Ferdinand).

Aujourd’hui, l’écologie est l’apanage des catégories blanches bourgeoises qui se réservent le monopole de la production scientifique sur les thèmes environnementaux ou, du moins, qui minimisent la portée intellectuelle des productions scientifiques faites par des personnes racisées. De même, ces intellectuel·le·s blanc·he·s choisissent les thèmes qu’il fait bon – ou non – de traiter tandis que leurs articles sont financés par des organismes qui les appellent à traiter d’une écologie quasi-apolitique : ils tendent finalement à être centrés sur la consommation individuelle (consommation engagée, en circuit court, manger bio…) et sur des modes d’action et d’engagement qui se veulent universalistes. Cette écologie blanche mainstream se retranscrit jusqu’aux programme des partis politiques : le parti écologiste, dans son programme pour les européennes de 2024, mettait notamment en lumière la nécessité urgente de "donner naissance à une forêt primaire en Europe de l’Ouest", de développer une “croissance verte”, un “budget carbone” ou bien le parti appelait à adopter une attitude écologique “responsable”...

Portrait de Féris Barkat
Féris Barkat

Pourtant, dans les faits, cette écologie blanche et néolibérale invisibilise des pans entiers de problématiques environnementales consubstantielles aux structures coloniales (colonialisme vert, racisme environnemental…). Malcom Ferdinand, dans l’énumération non exhaustive qu’il fait des 10 mécanismes qui participent à la normalisation de l'exclusion des voix non blanches en matière d'écologie, évoque ainsi la “production d’une arène de pensée structurée par la blanchité qui se prétend universelle”.

Or en excluant ces voix, on provoque un désintérêt des personnes racisées ou issues de milieux précaires de la cause écologiste. Féris Barkat, fondateur de l’association Banlieues Climat, évoque dans un entretien réalisé par la chaîne Sismique en février 2026, que l’écologie est un concept qui s’est fait “déposséder” et qu’il faut justement “réinvestir”.

Portrait de Sanaa Saitouli
Sanaa Saitouli

Mais alors comment sortir de notre prisme et rendre l’écologie un thème véritablement universel, dans lequel tous·te·s se sentent légitimes de s’exprimer et où les voix marginales et/ou voix de personnes issues des minorités ethniques ou raciales se font entendre au même titre que les nôtres, nos voix de blancs, et blanches?

Pourquoi ne pas vouloir en sortir, est-ce reproduire et pérenniser ce système de hiérarchie raciale?

En quoi maintenir l’écologie blanche est-ce continuer d'invisibiliser les personnes racisées pourtant fondamentalement concernées par le sujet ? Pourquoi perpétuer ce système est-ce aussi approfondir une forme de racisme environnemental?

Vers une “écologie pirate”

Fatima Ouassak, dans un entretien réalisé avec la journaliste Alice Dive pour le média La Libre, en 2023, propose une alternative à l’écologie mainstream néolibérale. Elle nomme son concept l’écologie pirate. L’autrice affirme : “j’ai à la fois un pied dans le front écologiste et un pied en dehors. Je crois d’ailleurs que les militants racisés antiracistes en France, en Belgique, en Europe sont condamnés à ce vagabondage entre le sentiment d’être incompris et de vouloir “se casser” [...], et celui qui est de dire qu’on ne peut pas se casser, qu’il faut trouver un moyen de travailler tous ensemble.” L’écologie pirate est une synthèse de ces mouvements écologistes anti-racistes et décoloniaux, c’est un appel à sortir de l’écologie apolitique, et un moyen de “passer la deuxième vitesse” (F.Ouassak).

Portrait de Fatima Ouassak
Fatima Ouassak

Dans la présentation de son livre éponyme, Fatima Ouassak déclare :

Nous manquons, aujourd'hui en Europe, d'un projet écologiste capable de résister aux politiques d'étouffement, dans un monde de plus en plus irrespirable.

D'un projet initié dans les quartiers populaires, qui y articulerait enfin l'ancrage dans la terre et la liberté de circuler.
D'un projet dont le regard serait tourné vers l'Afrique et qui viserait à établir un large front internationaliste contre le réchauffement climatique et la destruction du vivant. D'un projet qui ferait de la Méditerranée un espace autonome et un point de ralliement des mutineries du Nord comme du Sud.
D'un projet se donnant comme horizon à la fois la libération des terres, la libération animale et l'égale dignité humaine, fondamentalement liées.
D'un projet assumant la sécession face à des forces d'extrême droite toujours plus menaçantes.
D'un projet permettant de prendre le large en quête du One Piece, le fameux trésor du manga éponyme, devenu symbole, dans les quartiers populaires, de la soif de liberté qui y gronde.
D'un projet qui se mettrait à hauteur d'enfants et chercherait leur bien être et leur libération.
Ce projet, c'est celui de l'écologie pirate.”

Portrait de Françoise Vergès
Françoise Vergès

Dans un monde en agonie, nous ne pouvons pas nous contenter de défendre des intérêts “écologistes” blancs et bourgeois mais avons au contraire l'obligation d’intégrer chacun.e à notre lutte écologiste.

Alors que nous, blanc·he·s, avons pendant des siècles occulté les récits et productions de personnes racisées, les avons surexposées à des risques environnementaux puis les avons enjoint.e.s à se taire, à accepter les discriminations et le racisme environnemental, nous avons désormais le devoir de sortir de cette écologie blanche, et si c’est possible, de “reconstruire” ensemble.

Sortir de l’écologie blanche, c’est donc rejoindre le navire de l’écologie pirate, mettre en avant les penseur·euse·s et militant·e·s de l’écologie décoloniale comme Françoise Vergès, Malcom Ferdinand, Sanaa Saitouli, Feris Barkat, Fatima Ouassak, Thomas Sankara, Nadia Yala Kisukidi, Sony Labou Tansi, Dipesh Chakrabarty et bien d’autres encore.

Portrait de Sony Labou Tansi
Sony Labou Tansi

Sortir de l’écologie blanche, c’est traiter de thèmes invisibilisés par les médias, par l’écologie mainstream, par des siècles de domination raciale, patriarcale, bourgeoise, c’est intégrer des quartiers/lieux à l’origine exclus de la lutte environnementale (c.f l’action de Ferris Barkat et son association Banlieues climat qui vise à sensibiliser les jeunes des quartiers populaire à l’importance de la lutte écologiste).

Sortir de l’écologie blanche, c’est finalement faire front commun et dire : nous ne nous laisserons pas faire.

Sources :

Une écologie décoloniale, Malcom Ferdinand

Pour une écologie pirate, Fatima Ouassak

“Comment se maintient une écologie blanche ? identifier les mécanismes discriminants pour les défaire”, Malcom Ferdinand, dans Terres et liberté. Manifeste antiraciste pour une écologie de la libération

Fatima Ouassak: «l'écologie est trop blanche et bourgeoise» vidéo Youtube issue du compte Au poste