Penser l’écologie avec Philippe Descola : Questionner l’idée de “Nature” pour changer notre rapport au vivant.
Philippe Descola est un anthropologue français, titulaire de la chaire d’Anthropologie de la nature au Collège de France et directeur du Laboratoire d’anthropologie sociale (ENS/EHESS). Il est l’auteur des Lances du crépuscule (Plon, 1993) et de Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005).
« On m’a beaucoup reproché de dire que la Nature n'existe pas. En réalité, la Nature n’existe pas pour tout le monde. C’est une création de l’Europe moderne qui a séparé les humains des non-humains et de ce fait a donné comme mission aux humains de tout contrôler dans ce qui n’était pas eux, et de transformer, avec l’aide du capitalisme triomphant, les non-humains en ressources. »
France Télévisions - La Grande Librairie, Philippe Descola “Qu’est-ce que la nature?”, Emission du 14/11/2024
Depuis petit.e.s, la nature nous est présentée comme un monde à part, englobant tout ce qui n’est pas humain : les animaux, les plantes, les milieux, les phénomènes climatiques. Nombre de parents poussent leurs enfants à être en contact avec le dehors, à découvrir et à apprendre de cet environnement. Des années plus tard, l’expression “se reconnecter avec la nature” – devenue le mantra des livres de développement personnel et des retraites spirituelles pour bobos lassés d’être enfermés entre les quatre murs de leur cabinet de conseil – fait le constat que nous en sommes tous déconnectés. Parler de connexion à la nature impose une distance : il y a moi d’un côté, et la nature de l’autre.
Toutefois, les lecteurices avisé·es des ouvrages sur l’écologie ont dû le remarquer : depuis plusieurs années, ils ne parlent plus de la “Nature” mais du Vivant. Ce pas en avant est dû aux travaux de plusieurs chercheurs dont Mauss, Latour, Viveiros de Castro et Descola. Descola est l'anthropologue qui a déconstruit, de manière la plus systématique et formalisée, cette idée de Nature. Pour lui, l’acte de “reconnexion” avec la nature n’a de sens que s’il est situé dans un contexte social, en l'occurrence celui de la dualité Nature/Culture qui a façonné notre rapport au monde en Occident.
La Nature n’existe pas?
Dans les années 1970, lorsqu’il commence son travail de thèse, Descola cherche à étudier la “socialisation de nature” c’est-à-dire comment une société avec peu de contact avec le monde extérieur conçoit son rapport à l'environnement. À l'époque, il est bercé par les travaux de Claude Lévi-Strauss, son mentor et directeur de thèse, qui a théorisé l’opposition Nature/Culture, un concept alors central pour Descola.
De 1976 à 1979, Anne-Christine Taylor et Descola conduisent des recherches en vivant parmi les Achuar, un groupe Jivaro de l’Amazonie. Au fil des liens tissés avec eux, ils découvrent que la distinction Nature/Culture n’existe pas pour les Achuar. Ces derniers voient les non-humains – les plantes, les animaux, les esprits – comme des partenaires sociaux avec lesquels ils entretiennent des relations personnelles au quotidien.
Pour expliquer ces observations, Descola reprend le concept d’animisme. Il désigne une conception du monde dans laquelle humains et non-humains ne diffèrent pas dans leur "intériorité" (la façon de penser, l’intention, leur âme…) mais plutôt dans leur "physicalité". Ainsi, pour des raisons physiologiques, un aigle et un poisson ne se rencontrent pas, mais intérieurement ils sont les mêmes.
Descola conclut de ces observations qu’il existe différentes manières de penser le monde. Ou bien, dans une autre perspective, qu’il existe différents mondes. Dans son ouvrage Par delà Nature et Culture (2005), il définit quatre systèmes par lesquels les sociétés humaines pensent leur rapport à l’environnement, qu’il appelle “ontologies”: l’animisme, le naturalisme, le totémisme et l’analogisme. Par cette classification, Descola remet en perspective notre modèle de bipartition Nature/Culture, souvent présenté comme une vérité absolue. Notre ontologie, le naturalisme, n'est finalement qu'une façon parmi d'autres de construire un rapport au monde (et clairement pas une des plus éco-friendly). Sans entrer dans le détail de chaque ontologie, il est important de revenir sur la seconde : le naturalisme.
Descola et la déconstruction de la nature
Les observations parmi les Achuar en témoignent : la “Nature” n’est pas une réalité objective mais une construction sociale. Mais alors qui a développé l’idée de Nature? Que désigne-t-elle? Comment s’est-elle instaurée dans nos sociétés ?
L’idée de Nature est née en Occident. Elle s’est progressivement construite dans l’Antiquité pour arriver à sa forme définitive au XIXème siècle avec l'apparition de l’idée de culture, qui a permis d’opérer une distinction. Au sens de Descola, la culture désigne le fait que des humains assemblés dans des sociétés vont former une idée générale partagée sur leur environnement. Le Nature est une construction qui va permettre avant tout de rendre saillants les domaines de la culture, auxquels on va l’opposer : nature et société, nature et art, nature et religion. Elle sera utilisée pour différencier et distancier les humains du monde qui les entoure.
C’est ce que Descola appelle le naturalisme. Par opposition à l’animisme, le naturalisme considère que les humains se distinguent du reste des êtres car ils sont les seuls à avoir une vie intérieure. Toutefois, on considère les humains semblables aux non-humains dans le sens où ils sont aussi soumis aux mêmes lois de la chimie, de la physique et de la biologie.
Le naturalisme, un moteur de la crise écologique
Par cette position en surplomb des humains vis à vis du vivant, le naturalisme a eu deux implications concrètes. D’une part, il a permis de voir la “nature” comme un objet d’études, et d’autre part comme une simple ressource à exploiter sans limite. C’est précisément ce mode de pensée qui a permis le développement du capitalisme industriel. L’idée est que chaque élément est égal aux autres et interchangeable : une parcelle de terre comme équivalent à une somme d’argent. Cette mise à distance de la nature a ouvert une brèche dans laquelle le capitalisme s’est immiscé. Si le capitalisme est responsable du désastre écologique actuel, c’est en tant que soubassement de ce modèle naturaliste, qui a permis le développement d’un tel système.
Vers un nouveau rapport au vivant
Face à la crise écologique, Descola propose des pistes pour changer notre rapport au vivant. “Il faut inventer des formes alternatives d’habiter la Terre, des formes alternatives de s’organiser entre humains et d’entretenir des relations avec les non-humains.”
Pour cela, il faudrait :
- Resubjectiver les non-humains en leur redonnant une puissance d’agir qu’on a supprimé en les exploitant comme des marchandises
- Désubjectiver les humains en arrêtant de nous considérer comme le centre du monde
Plusieurs expériences ont ouvert la voie pour donner des droits à des milieux de vie. L’Equateur et la Bolivie ont inscrit les droits de la Pachamama (“terre mère” en quechua) dans leur Constitution, la Nouvelle Zélande a reconnu une personnalité juridique au fleuve Whanganui, et d’autres encore. En France, en mars 2026, une proposition de loi a été déposée pour que la “Nature” et ses intérêts soient représentés dans la gouvernance des entreprises. Mais des questions subsistent. Qui parle au nom de la Nature? Descola nous met d’ailleurs en garde : accorder des droits aux vivants est ancré dans la logique du naturalisme. C’est l’idée que les Hommes, de par leur statut de propriétaires, décident d’accorder ou non par leur grande mansuétude, des droits.
Penser des alternatives pour habiter la Terre
Il y a de cela 15 ans, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes nous a montré qu’il était possible de faire autrement. De 2012 à 2018, les habitants de la ZAD ont occupé la forêt de Rohanne, vécu en communauté et répertorié 1500 espèces vivantes en découvrant des espèces inconnues. Ils s’identifient aux êtres vivants qu’ils défendent, comme en témoigne le slogan: "Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend.".
L’expérience ne s’est pas arrêtée à l’annonce de la fin du projet d’aéroport, mais perdure jusqu’à aujourd’hui. Les Naturalistes en lutte continuent d’organiser la vie en communauté sur place. En 2021, ils ont construit l'École des tritons, une structure dédiée à la sauvegarde du vivant et à la construction de liens fondés sur l’empathie avec les végétaux et les animaux. La ZAD est un lieu où s’inventent des formes de vie, d’habitats et d’agriculture fondées sur le partage, la rencontre et le soin du vivant et des biens communs qui sont autant de nouvelles manières d’habiter la terre et de relationner avec les non humains. Le film “Forêt rouge” de Laurie Lassale (2025) qui décrit avec poésie l’atmosphère particulière de la ZAD, montre la volonté de ses habitants, d’écrire ou plutôt réécrire, “nos futurs”, ceux du bien commun et du vivant.
L’idée n’est pas de se convertir en animistes du jour au lendemain. Mais il est possible de devenir des humains différents de ce qui nous a été imposé. Face aux ravages de notre modèle productiviste, on peut réfléchir aux changements nécessaires pour repenser notre rapport, non plus à la nature, mais au vivant.
Pour une écologie décoloniale?
La pensée de Descola a bouleversé notre façon de penser l’écologie. Elle a remis en question la certitude ancrée en Occident que la division nature/culture était universelle et mis la lumière sur d’autres façons de penser le monde, que le colonialisme a tenté de supprimer puis de reléguer au rang de superstitions. Ces ontologies, en considérant les humains et les non-humains comme des partenaires égaux et interdépendants, portent peut être des réponses à la crise écologique que le naturalisme, qui en est à l’origine, est incapable de trouver. Pour une écologie décoloniale, l’enjeu est de considérer ces ontologies pour penser des formes alternatives d’habiter la terre, sans pour autant les voir comme un réservoir à solutions.
Néanmoins, la pensée du vivant a fait l’objet de critiques. On lui reproche notamment de ne pas aller assez loin dans la déconstruction de ses propres présupposés issues des sciences occidentales (séparation naturel/surnaturel), de délaisser l’analyse des rapports de classe et de domination coloniale ou encore de dissoudre le concept de nature au point de désarmer la critique écologique. Ces critiques méritent d’être entendues et de s’y intéresser, même si elles ne sont pas détaillées dans cet article.
Sources:
Par delà Nature et Culture, 2005
“Par delà la nature et la culture”, Le débat, Collection Gallimard
Arte, Les idées larges, “Qui a inventé la “nature”?”, 2022
France Télévisions - La Grande Librairie, Philippe Descola “Qu’est-ce que la nature?”, Emission du 14 novembre 2024
« Penser autrement la relation nature-humanité : les 4 systèmes ontologiques de Descola ». Revue en ligne Poésie sociale, 9 juin 2019.
“S'éduquer à la nature plutôt que de s'y "reconnecter"”. Site en ligne Reporterre, 24 mars 2021.
« Philippe Descola : "La nature, ça n'existe pas" ». Site en ligne Reporterre, 1er février 2020.
ZAD:
https://reporterre.net/Foret-rouge-un-film-sur-la-foret-la-zad-et-le-reve-d-un-autre-monde
https://reporterre.net/Oui-la-Zad-sauvera-le-monde
Critiques:
https://laviedesidees.fr/Pour-une-metaphysique-decoloniale
https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-2026-1-page-5?lang=fr