Quartiers populaires : continuum colonial et contre-dynamique écologique
Chose intéressante : quand il y a quelques mois une poignée d’étudiant·e·s de l’IEP de Lyon décide de perturber la conférence d’un certain Iannis Roder, elles et ils ne savent pas encore que c’est aussi s’’attaquer à celui qui, 20 ans plus tôt, à co-rédigé le livre qui rendra tristement célèbre l’expression des “territoires perdus de la république” pour désigner les quartiers populaires. Maintenant les étudiant·e·s le savent; et s'efforcent désormais d'aller au-delà de ses affabulations racistes et islamophobes qui neutralisent la “cité” en la faisant le lieu de tous les maux. Recontextualiser le quartier populaire dans ce qu’il est, un espace racialisé ancré dans des dynamiques historiques de dépossessions capitalistes et coloniales, pour tenter de lui rendre sa capacité à agir.
C’est aussi toute l’ambition d’une écologie décoloniale qui prend place dans les quartiers populaires. Cette écologie se place dans une double perspective. Une première perspective qui analyse d’abord le quartier populaire comme un espace historique traversé par des forces de marginalisation inscrites dans la continuité coloniale. Et une seconde qui s’intéresse à la contre-dynamique amorcée dans le quartier populaire, où la résistance cherche tant bien que mal à défaire cette (dis)continuité. Continuum colonial et discontinuité décoloniale.
Quartier populaire et continuum colonial
Analysons le continuum colonial à partir de 3 étapes clés : sa matérialisation historique et géographique et ses conséquences directes sur l’environnement.
La colonialité : le colonialisme à l’épreuve du temps
La dimension première du continuum colonial est temporelle. La notion de “colonialité” permet de comprendre comment l’histoire coloniale continue de structurer le quartier populaire et ses corps racialisés. Elle désigne un régime de pouvoir racialement hiérarchisé, qui émerge à l’époque moderne avec la colonisation et l’avènement du capitalisme. Malgré les processus de décolonisation des années 1950-1960, ce régime continue d’organiser les rapports sociaux de pouvoirs actuels dans le monde.
La colonialité imprègne l'habitant du quartier populaire dans la mesure où il est le produit d’une immigration ou de la descendance d’une immigration post-coloniale. Le régime de pouvoir qui s’exerce sur son corps est alors profondément asymétrique et inscrit dans un héritage colonial. C’est notamment ce qu’analyse le sociologue Mathieu Rigouste en retraçant la généalogie coloniale de la police française. Il montre par exemple les effets structurants de cette temporalité à partir de la figure de Maurice Papon. Si le 17 octobre 1961, il jette à la mort quelque 100 à 200 algériens dans la Seine en tant que préfet de Paris, c’est parce qu’il avait déjà taillé son expertise de la répression de la révolution algérienne des années auparavant. La colonialité poursuit le corps du colonisé bien au-delà des frontières, même quand il devient officiellement un corps “administré”. Continuum.
Le continuum colonial s’étend dans l’espace
La seconde dimension du continuum colonial est spatiale : la géographie du quartier populaire est elle aussi inscrite dans la persistance des structures coloniales. L’architecte de formation Léopold Lambert la qualifie d’ ”architecture hantée” dans la mesure où le passé colonial hante les imaginaires : avant d’être introduite en France, l’architecture des grands ensembles est ainsi d’abord expérimentée dans les anciennes colonies.
Le quartier populaire traduit un même objectif persistant et empreint de colonialité : travailler l’espace, le concevoir et le construire afin de contrôler la localisation, les comportements et les relations des corps entre eux. L’espace suffocant du quartier populaire rappelle celui des camps de regroupement d’Alger ou des ghettos racialisés d’Amérique du Nord. Continuum.
Le racisme environnemental : conséquence directe de ce continuum
Mais que dire des conséquences écologiques du continuum ? Le notion de “racisme environnemental” est utilisée pour mettre en évidence l’exposition aux injustices environnementales, produites dans un contexte racialisé, ici les quartiers populaires. Ils cumulent les conséquences de nombreuses inégalités environnementales : pollution de l’air, précarité énergétique, manque d’espaces verts et exposition accrue aux vagues de chaleur, etc.
Cela n’a rien d’anodin, puisque même la gestion écologique des quartiers populaires relève d’une entreprise coloniale. Dans ces quartiers, les politiques d’urbanismes servent souvent le maintien des populations dans la précarité, là où la toxicité de l’Etat colonial – des lourdeurs administratives jusqu’à l’odeur des bombes lacrymogènes – maintient captive l’atmosphère des vies racialisées. Fatima Ouassak, militante et autrice anti-raciste et décoloniale fait le lien entre cette logique de contrôle et la question écologique avec ces mots : « On ne peut pas demander aux habitants des quartiers populaires de s'impliquer contre qui détruit la terre ici et, en même temps, leur rappeler sans cesse qu'ils ne sont pas chez eux à coups de discrimination raciale massive dans tous les espaces sociaux, de contrôle policier raciste, de difficultés à obtenir des papiers ou d'islamophobie plus ou moins assumées ». Continuum.
Discontinuité décoloniale et quartiers écologiques
La réponse : l’auto-organisation
Pour autant, la vie dans les quartiers populaires est loin d'être paralysée. Dans une grammaire qui s’apparente à une dialectique permanente – comme lorsque dans les bidonvilles, on observait des formes de mises en commun, d’auto-organisation, de politisation révolutionnaire – et à partir de phénomènes qui menacent les structures de pouvoir, les populations des quartiers populaires fournissent une réponse à cette intoxication coloniale par l’auto-organisation.
On assiste aujourd’hui à une multiplication inédite d’initiatives et de collectifs créés pour faire le lien entre les questions coloniales et écologiques. De Verdragon à Banlieue Climat, ces collectifs célèbrent la reconquête de leur territoire et de leur destin partagé, une autre voie que la politique de la ville se dessine, distancée de la répression et de la dépossession, comme outillage véritable du changement social. À cet égard, les quartiers populaires sont perçues comme les matrices internes d'une menace globale, car elles sont les sources à partir desquelles se forgent des mondes futurs. Discontinuité.
Une écologie décoloniale
Ces collectifs, en plus d’avoir l’ambition de repolitiser la question environnementale et de rompre avec une certaine écologie blanche, espèrent faire de l’écologie une question résolument sociale et décoloniale. La rencontre organisée le 18 juillet 2020 entre Génération Adama et Génération Climat est à ce titre particulièrement inspirante. Ces deux collectifs se retrouvent alors pour manifester ensemble pour le climat et contre les violences policières autour du slogan “On veut respirer”.
A la jonction des luttes écologiques et antiracistes, la question de l’asphyxie – coloniale ou environnementale – est placée au cœur des perspectives de libération. Au-delà du slogan, cette rencontre défait aussi symboliquement les dynamiques coloniales de contrôle des corps. Par l’affirmation d’une forme de subjectivité urbaine, la rencontre se constitue en tant que géographie insurrectionnelle contre l’ordre dominant. Discontinuité.
Vers des solidarités transnationales
Le continuum colonial crée donc des ponts entre les territoires, les époques et les peuples. Le même sable qui défigure les paysages et les vies africaines étouffe les quartiers populaires sous le poids du béton. A cette « internationale de la suffocation » se soustrait alors un internationalisme de la coopération. C’est dans cette optique que pendant leur déplacement au Brésil lors de la COP 30 en novembre dernier, Banlieue Climat décide de se joindre aux mouvements de contestations amorcés par les communautés autochtones d’Amazonie.
S’y tisse l’idée d’une libération commune, établie loin des cadres de pensées coloniaux préconçus. Elle invite à se pencher sur le projet “pluriversaliste”: sur ce qu’il dévoile de la violence intrinsèque de la modernité occidentale et sur la manière avec laquelle il fait valoir et développe des manières de vivre et de penser le monde qui soit plurielles et qui ne se réclament pas de cet universalisme abstrait, eurocentré. Il ouvre et donne la voie-x à des pratiques politiques, économiques, écologiques, esthétiques et architecturales alternatives, les place à égalité. Discontinuité.