Seine St Denis : Retrouver son souffle dans un quartier populaire étouffé

La ségrégation raciale des habitants de Seine St Denis avec toutes les inégalités socio-économiques qui en découlent (moindre accès à l’emploi, aux services, etc.) s’accompagne de profondes inégalités environnementales : moindre présence d’espaces verts, mais aussi et surtout plus grande exposition aux dangers environnementaux (contamination au plomb, canicules). Nous tâcherons ici d’illustrer les conséquences du racisme environnemental par un cas d’étude ciblé sur le département de la Seine St Denis.

Le “Racisme environnemental” est un concept qui nous vient du Mouvement pour une Justice environnementale. D’abord lié au mouvement pour les droits civiques aux Etats-unis dans les années 1970, il s’agit maintenant d’un champ d’étude reconnu en Sciences sociales et répandu dans de nombreux pays. Cependant, ces recherches peinent à trouver leur chemin en France. En effet, comme vu en introduction, l’écologie blanche / occidentale est structurée par l’illusion que nous sommes égaux face à l’environnement. Or selon les partisan·ne·s de la Justice environnementale, rien ne serait plus faux : On ne peut comprendre le rapport entre une personne et l’environnement sans s'intéresser à sa condition sociale (classe, genre, ethnicité). Le cas de la Seine St Denis est en ce sens particulièrement révélateur de la dimension cumulative des inégalités. Nous démontrerons ainsi l’influence de la classe sociale et de l’ethnicité dans les rapports avec l’environnement.

Carte de …
Taux de pauvreté en Ile-de-France, IGN-Insee 2021

Quand l’inégalité économique rencontre l’inégalité environnementale

La Seine St Denis est le département le plus pauvre de France hexagonale, avec 27,6 % des 1,6 million d’habitants qui vivent sous le seuil de pauvreté (voir la carte). Cela s’explique par plusieurs facteurs tels que le manque d’opportunités d’emploi, les difficultés du système éducatif, les problèmes liés au logement mais aussi la stigmatisation sociale et les discriminations. Or on observe que la carte des inégalités socio-économiques se superpose très bien avec la carte des “inégalités environnementales” (inégalités face à l'environnement). En effet, selon une étude menée en 2008 par Guillaume FABUREL et Sandrine GUEYMARD sur les inégalités environnementales en Seine-Saint-Denis, la qualité de l’environnement de chaque commune est corrélée avec la catégorie socio-économique des habitants. Sur le tableau ci-contre, on observe que lorsqu’ on habite une commune dont le profil socio-urbain est plutôt aisé, on dispose alors de 45,53% de chances d’avoir un ensemble environnemental “bon” autour de soi, contre 17,24% pour les communes dont le profil socio-urbain est modeste. Pour qualifier la qualité de l’environnement, l’étude fait la distinction entre ce qui est appelé “avantage environnemental” ( des espaces verts ou espaces classés, une bonne qualité de l’air) et ce qui est considéré comme un “handicap environnemental” (présence d’usine Seveso – donc potentiellement dangereuses, d’aéroports, d’axes routiers, etc.). Même si bien souvent en ville, le fait d’habiter dans une commune avec peu de handicaps environnementaux constitue déjà un avantage environnemental. Ce tableau nous permet donc de comprendre que les inégalités économiques et environnementales se cumulent pour des départements comme la Seine St Denis.

Le Saturnisme “maladie sociale de l’immigration”

Un des exemples les plus emblématiques du racisme environnemental subi par les habitants de Seine St denis est la maladie du Saturnisme. Particulièrement dangereuse pour les enfants, cette maladie appelée par la chercheuse Anne-Jeanne Naudé “maladie sociale de l’immigration” est liée à une intoxication au plomb dans les bâtiments vétustes. En Seine St Denis les tours construites dans les années 1960-1970 pour faire face à la croissance démographique étaient vues comme les icônes incontournables des Trentes Glorieuses (BERTHO, 2014). Cependant 30 ans plus tard, ces bâtiments n’ont plus rien de moderne : aucune rénovation par les pouvoirs publics n’a été effectuée, alors même que la peinture qui était utilisée à l’époque contient du plomb et se dégrade avec le temps, contaminant les immeubles et par la même occasion ses habitant·e·s. En effet, la peinture au plomb, interdite dès 1949 en France mais utilisée jusqu’en 1994 (interdiction définitive) présente des risques avérés de développement de la maladie du Saturnisme mais aussi de cancers lorsqu’elle est réduite à l’état de poussière avec le temps.

C’est en 2002 que le scandale éclate : une enquête menée pour le compte de la mairie de Paris recensant plus d’un millier d’immeubles insalubres dans la capitale indique que 80% des personnes qui y habitent sont des immigré·e·s, dont un tiers sans papiers. Il s’agit également d’une population très pauvre, le revenu mensuel de 40% de ces personnes étant de moins de 300 euros. En réponse, les médias et politiques ont mis en avant la responsabilité des victimes avec des arguments culturalistes et racistes (Fassin, 2001 ; Naudé, 2000) : les masques africains contiendraient du plomb, ou encore la soi-disant responsabilité des familles qui ne s’occupent pas de leurs enfants parce qu’elles seraient polygames, ce qui expliquerait que les enfants laissés sans surveillance auraient gratté les peintures. Tout cela en dépit de la flagrante responsabilité de l’Etat qui a choisi de ne pas rénover ces immeubles en connaissance de cause.

La canicule de 2003 : ou l’étouffement littéral des habitant·e·s

La canicule de 2003 montre aussi le caractère mortifère du racisme environnemental. Pendant cet épisode directement lié au changement climatique, la Seine St Denis est le deuxième département français ayant connu la plus haute surmortalité (hausse de 160% de la mortalité selon Notre affaire à tous). Cela s’explique par la mauvaise qualité des immeubles qui ont formé des “îlots de chaleur”. Les plus touchés ont été les personnes âgées et les ouvriers, qui sont tout deux pénalisés par une moindre possibilité de mobilité (Keucheyan, 2018). Pourtant, des zones avec des populations plus aisées ayant aussi connu ces fortes températures ont subi une mortalité bien moindre puisque, d’une part les immeubles étaient mieux isolés, et d’autres part les habitant·e·s avaient une plus grande mobilité – car plus de moyens (possibilité de partir au frais dans la résidence secondaire en Bretagne ou ailleurs).

S’engager sous de nouvelles formes

Féris Barkat
Féris Barkat,
Illustration par Tiphaine Vignier

En réponse à cette “intoxication”, des mouvements dits “grassroots” comme Banlieue Climat, formé en Seine St Denis par l’activiste Feris Barkat, mettent en avant l’auto-organisation et l’éducation populaire, afin d’inclure la population au mouvement contre les inégalités environnementales. Parmi les actions menées, on retrouve des pôles de formation dans les quartiers, des ateliers de sensibilisation et de vulgarisation autour des questions climatiques (par exemple sur l’énergie, l’impact sanitaire, géopolitique, démographie, la question des métaux rares…). Des rencontres sont également organisées avec des institutions politiques axées sur l’écologie, ou des acteur·ices de terrain de plusieurs villes en France afin de développer des actions locales qui puissent servir les populations concernées et leur donner le pouvoir d’agir à leur échelle, individuellement ou collectivement. Enfin, l’association expérimente un pôle plaidoyer permettant d’introduire les voix des jeunes issu·e·s de quartiers populaires dans les espaces de décisions politiques.

Ainsi nous avons montré que les habitant·e·s de la Seine St Denis subissent au quotidien un racisme environnemental qui met en danger leur vie et celle de leurs enfants. Cette inégalité face à l’environnement au prisme de l’origine ethnique est le produit d’un héritage colonial, maintenu ou en tout cas non remis en cause par les pouvoirs publics. Les mobilisations des habitant·e·s permettent alors de remettre en cause cet ordre néocolonial, tout en rafraîchissant les cadres de l’écologie politique traditionnelle par des modes d’actions innovants qui redonnent la voix aux premier·e·s concerné·e·s.

Bibliographie

Insee, Filosofi, 2018 “Proportion de personnes en situation de pauvreté par EPCI et EPT franciliens en 2018”

Keucheyan, R. 2018. La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique. La Découverte.

Deldrève, V. 2020. La fabrique des inégalités environnementales en France: Approches sociologiques qualitatives. Revue de l’OFCE 165, 117–144.

Canabate, A. 2017. Inégalités environnementales en Seine-Saint-Denis, Fondation de l'Ecologie Politique

Naudé, A.-J. 2000. “Le saturnisme, une maladie sociale de l’ immigration” Hommes et migrations.

Bertau, R. 2014. Les grands ensembles, cinquante ans d’une politique-fiction française. Printemps

Alternatives Économiques, 2022. « Pollution de l’air : les pauvres en première ligne ». :

Socialter, 2022, “Quartiers populaires : bons sentiments contre radicalité écologique”, p. 56–61.