Le Chlordécone ou l’histoire d’une contamination coloniale dans les Antilles

Pour comprendre l’histoire de la contamination au Chlordécone, il est nécessaire d’expliquer, aux racines de cet empoisonnement, ses origines coloniales. Ainsi, remontons au début du XXe siècle, siècle durant lequel est développée l’industrie bananière aux Antilles. Oeuvre de l’empire colonial français, celui-ci entend renforcer sa puissance et répondre au succès que rencontrait la banane en France métropolitaine. En 1928, les ravages causés par un cyclone aux cultures de café et de cacao en Guadeloupe sont alors l’occasion d’intensifier la conversion à la culture de bananes. Dès lors à partir des années 1930, s’organise progressivement la filière de la banane française – véritable projet de renforcement de la puissance et de l’idéologie coloniale. Cette industrie exportatrice d'envergure façonne les Antilles au gré des besoins occidentaux. Dans les années 1970, la production de bananes aux Antilles atteint plusieurs centaines de milliers de tonnes par an, majoritairement destinées à l’exportation vers la France métropolitaine.

Afin de maintenir et développer les modèles agricoles productivistes et de plantation, après la seconde guerre mondiale, une multitude d’intrants chimiques sont très largement utilisés, notamment dans les territoires colonisés ou anciennement colonisés. Un de ces intrants contamina ainsi femmes, hommes et terres des Antilles au profit de la consommation métropolitaine de banane : le Chlordécone. Cette molécule organochlorée est utilisée pour la première fois dans les années 1950 aux Etats-Unis, et y est interdite quelques années plus tard, suspectée d’être hautement toxique et cancérigène. Pourtant, ce pesticide est utilisé massivement par la France dans les Antilles entre 1972 et 1993 (officieusement les stocks sont écoulés jusqu’en 1996 au moins) afin de se débarrasser du charançon du bananier, insecte détruisant les bananeraies. Et ce alors même que l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) avait classé depuis 1979 le Chlordécone comme “cancérigène possible”. Le résultat d’une étude de l’Inserm (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) en 2009 montre ainsi que 90% des antillais·e·s ainsi que leurs terres, ont été contaminé·e·s pour plusieurs siècles, payant le prix d’une économie coloniale.

Malgré l’ampleur de la contamination et les alertes précoces sur la toxicité du Chlordécone, la prise en charge sanitaire et politique de ses conséquences intervient bien après 1993, et demeure encore aujourd’hui faible et partielle. L’intoxication ne prend en réalité la forme d’un scandale que lorsqu’elle atteint la métropole. En 2002, à Dunkerque, la présence du pesticide est détectée par un contrôle des douanes dans une cargaison d’une tonne et demi de patates douces en provenance de la Martinique. Ainsi, ce n’est que 15 ans après l’interdiction du Chlordécone aux Antilles, plus 30 ans après son interdiction aux Etats-Unis et seulement après la détection du pesticide en métropole que l’on observe le début d’une prise en charge par les autorités publiques – le premier plan Chlordécone (plan d’action coordonnée de l’Etat) n’étant mis en œuvre qu’à partir de 2008. Ces éléments ainsi exposés laissent peu de doute sur l'existence d’une véritable situation de racisme environnemental et d’un prolongement des dynamiques coloniales.

Le Plantationocène : un monde toxique imposé

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Au cœur de multiples violences et de dominations, l’empoisonnement des Antilles au Chlordécone constitue bien plus qu’une contamination environnementale. Pour bien comprendre cela il faut s'intéresser à la notion de Plantationocène (Haraway, 2014 ; Tsing, 2015). Celle-ci désigne un régime historique et écologique construit à partir des plantations coloniales, dans lequel la mise en monoculture du vivant et l’exploitation violente des corps et de la terre au service de logiques productivistes sont la principale manière d’habiter la Terre. Il trouve son origine dans la colonisation mais continue aujourd’hui de structurer les rapports au vivant. En résulte ce que Malcom Ferdinand appelle “l’habiter colonial”, manière insoutenable, violente, raciste et patriarcale d’habiter la Terre, que le Chlordécone met en lumière.

Selon Malcom Ferdinand (S’aimer la terre, défaire l’habiter colonial, Seuil, 2024), l’une des conditions imposées à la vie humaine et non-humaine par le Plantationocène est “la diffusion globale de substances toxiques utilisées comme gouvernement de la nature”.

Ainsi, en Martinique et en Guadeloupe, à l'âge du plantationocène (monoculture de canne à sucre puis de bananes), la contamination au Chlordécone constitue pour les peuples antillais et leurs terres, la condition toxique imposée à leur existence.

Les multiples violences de la contamination au Chlordécone

L’intoxication imposées aux Antillais·e·s constitue alors une violence coloniale et néocoloniale qui prend différentes formes :

Elle constitue d’abord une violence pour chaque personne antillaise à qui est imposée une “vie toxique” (M. Ferdinand. Une écologie décoloniale : Penser l'écologie depuis le monde caribéen. Seuil, 2019) par les Békés (anciens colons et propriétaires terriens) et l’Etat. La reproduction de ces schémas de domination coloniaux montre qu’il ne s’agit pas simplement d’une malheureuse contamination environnementale. Ainsi, Malcom Ferdinand écrit que “l’usage des pesticides aux Antilles constitue une politique de violence envers les corps antillais”. En effet, bien que cette molécule soit invisible et que ses effets ne soient pas immédiats, elle fait de la Martinique le territoire détenant le record du monde de cancers de la prostate, un cancer deux fois plus fréquent et deux fois plus mortel qu’en métropole (Inserm, Exposition aux pesticides et au chlordécone, 2019). Des études reconnaissent également le Chlordécone comme un perturbateur endocrinien et démontrent des risques de naissance prématurée, des effets négatifs sur le développement cognitif et moteur des nourrissons (Inserm, Impact de l’exposition au chlordécone sur le développement des nourrissons, 2012) ou encore l’impact sur la fertilité masculine. Ces multiples violences sont ainsi le résultat d’une domination néocoloniale et environnementale. Ce n’est pourtant qu’en 2021 que le cancer de la prostate a été reconnu comme maladie professionnelle pouvant être indemnisée, reconnaissance très partielle et genrée au vu des multiples conséquences de ce pesticide sur la santé.

La violence de cette intoxication au Chlordécone prend également la forme d’un “véritable écocide*” (M. Ferdinand. S’aimer la terre, défaire l’habiter colonial, Seuil, 2024 ; Notre Affaire à Tous, 2023). Ayant infiltré et contaminé sols, eaux, mangroves, animaux, produits de l’agriculture et de la pêche, le Chlordécone est présent dans l’ensemble des écosystèmes antillais. En effet, loin de toucher seulement le charançon, le Chlordécone est un poison pour l’ensemble du vivant. Ainsi Malcom Ferdinand dresse l'inventaire de plus de 177 espèces animales contaminées (mollusques, poissons d’eau douce et d’eau salée, coraux, animaux d’élevages, oiseaux, etc.) Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, la contamination du vivant non-humain est rarement reconnue pour elle-même, considérée comme problématique seulement en raison de l’intoxication in fine des humains.

Enfin, il est important d’ajouter que la contamination et les violences engendrées profitent particulièrement à ceux qui les ont causé. La contamination au Chlordécone a affecté en premier lieu les activités locales et vivrières telles que l’élevage ou la culture de tubercules. A partir des années 2000, l’action de l’Etat a accentué cette situation en interdisant ou limitant fortement l’agriculture et la pêche afin de “protéger” les populations du Chlordécone. A l’inverse, les culture de bananes, responsable de cet empoisonnement n’étaient pas concernées par l’intoxication, le Chlordécone se répandant seulement dans la terre et à une hauteur assez faible dans les végétaux. Ainsi les bananes, poussant relativement haut dans les bananiers, ne sont pas contaminées.

Il en résulte une difficulté, voire une impossibilité, pour les Antillais·e·s de maintenir et développer une agriculture locale et vivrière au profit des Békés et de l’industrie exportatrice bananière à qui la situation facilite la pérennité voire le développement de leurs activités agricoles.

Scarabée

L’inaction de l’État ou le prolongement du système colonial

Le prolongement d’un système colonial aux Antilles et de ses violences s’observe également dans le traitement de cette pollution par les autorités. En effet, l’État français porte une grande part de responsabilité dans cette discrimination environnementale.

Ainsi, en raison des négligences délibérées de l’État, les populations antillaises ont été exposées pendant des décennies à un pesticide fortement toxique sans protection, dépistage ou information adaptée alors même que la toxicité du Chlordécone était connue de tous·te·s.

Sur le plan judiciaire, les victimes mènent depuis plus de 20 ans un combat de longue haleine, tandis que l’État refuse d’assumer sa responsabilité en formant un recours contre la décision du 11 mars 2025 de la Cour Administrative d’appel de Paris qui reconnaît pourtant cette responsabilité étatique pour l’exposition des populations antillaises au Chlordécone. Celle-ci affirme ainsi “que le retard de l’État dans la mise en place des contrôles tendant à la recherche […] de traces de chlordécone dans l’environnement et dans la chaîne alimentaire a nécessairement conduit à un retard d’au moins une décennie dans la délivrance à la population de la Guadeloupe et de la Martinique des informations pourtant indispensables pour se protéger d’une contamination par le chlordécone”. Sur le plan pénal, un non lieu est prononcé en 2023, privant ainsi de justice les peuples antillais. Pour Malcom Ferdinand, cette inaction, cette lenteur et cette justice très partielle ne sont pas hasardeuses : elles reflètent une logique coloniale persistante, où les territoires ultramarins sont considérés comme secondaires, sacrifiés sur l'autel d'intérêts économiques aux racines coloniales et racistes.

Au-delà de la prise en charge très tardive et lacunaire de la contamination au Chlordécone, depuis les années 2000, celle-ci est traitée comme un simple problème technique solvable par des solutions elles aussi techniques. Est ainsi développée une approche du Chlordécone séparée de la question sociale et des rapports coloniaux, racistes, sexistes etc. participant à masquer les violences et les discriminations que constituent cette contamination.

Ainsi, le scandale du chlordécone dépasse largement la seule question sanitaire. Il met en lumière la persistance de logiques coloniales dans les rapports aux territoires et aux populations. Au-delà de la pollution, cette affaire révèle des mécanismes structurels de domination, montrant comment certains choix politiques et économiques prolongent des inégalités héritées de l’histoire coloniale.

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