Mayotte est sans eau et la metropole laisse faire… La réalité d’un lien colonial qui n’a jamais cessé

Manifestation pour l’eau à Mayonne
Illustration - Angelica Gonzalez
Portrait de Rita Mousikoudine
Rita Mousikoudine
Illustration Tiphaine Vignier

“Les Mahorais vivent en situation de crise humanitaire ignorée, loin des standards d’un département français, où ils doivent pourtant continuer à remplir leurs obligations professionnelles, citoyennes et personnelles comme si de rien n’était, avec des répercussions sur leur dignité inimaginable pour toute personne qui le vit pas”

Racha Mousikoudine, présidente de l’association Mayotte à soif, 2023 - Cité dans Rapport Notre Affaire à Tous (NAAT)

La départementalisation de Mayotte pour cacher la continuité des liens coloniaux

Maore (Mayotte) est un archipel situé entre Madagascar et le Mozambique et faisait anciennement partie de l’archipel des Comores. Colonie française depuis 1841, l’archipel devient un territoire d’Outre mer français après le dernier référendum de 1976, où une majorité de Mahorais·e·s vote le rattachement officiel à la France. En essayant de maintenir Maore dans ses rangs, la France fait la promesse de garantir une égalité face à la métropole : construction d’écoles, de routes, électrification, prestations sociales… Cette égalité n’ayant jamais vu le jour, les mahorais·e·s votent un nouveau référendum en 2011 pour que Maore devienne officiellement un département français – département 101. Cela dans l’espoir ultime que la forme juridique du département contraigne la France à tenir ses promesses. Ce nouveau statut modifie les normes applicables sur le territoire mahorais : désormais, Maore est un territoire soumis aux lois de la République française et délaisse son statut dérogatoire qui faisait primer le droit coutumier mahorais jusque-là.

Un moyen pour l’Etat d’assimiler culturellement les mahorais·e·s, mais pas de respecter les droits liés à la départementalisation

Cette départementalisation n'était déjà pas consensuelle en 2011, et elle l’est de moins en moins. Aujourd’hui il n’y a aucune égalité entre Maore (et les outre-mers en générale) et l'hexagone : on y voit un manque d’eau et l’eau disponible est polluée, un manque d’écoles, de services publics, d'hôpitaux, les prix des produits de bases sont largement plus élevés qu’en métropole... Malgré la départementalisation qui oblige l’application des mêmes normes – notamment en matière de santé, sécurité, infrastructure -- la France ne semble pas considérer les mahorais·e·s comme “dignes” de recevoir le même traitement que les métropolitains, puisqu’il n’en n’est rien.

Mais ce manque d’égalité ne concerne pas tous les secteurs, (seulement les plus importants !). Car la départementalisation a été un outil très efficace pour mettre en place l’assimilation culturelle entre l'Île et la métropole. La forme du mariage à changé, passant de traditionnel à mariage civil, les programmes scolaires ont été uniformisés par l’Education nationale et sont les mêmes que ceux de métropole, à la gloire de la France donc. L’utilisation de la langue a aussi évolué, avec le Français qui désormais domine les institutions (administration, éducation, médias) mais qui est peu parlé au quotidien à l’instar des langues mahoraises, le shimaoré et le kibushi. Pourtant une partie importante de la population ne parle pas Français et se retrouve donc face à une barrière linguistique dans son propre territoire, surtout quand il s’agit du plus important : l’administratif et les droits. Comment plaider pour soi quand on ne parle pas la langue qui permet de se défendre ?

Autrement dit, c’est tout un arsenal administratif et juridique qui vient régulariser les identités, harmoniser et encadrer la langue et les pratiques culturelles pour les mettre “à la française” (métropolitaine). Un système qui se superpose à des traditions, les deux étant parfois incompatibles. Evidemment, certaines traditions sont conservées mais la volonté d’adapter les règles au territoire semble insatisfaisante. L’historien Emmanuel Blanchard constate déjà en 2007 : “Comme sous l’Empire colonial, l’accès à une pleine citoyenneté politique et sociale ne passe donc pas seulement par la nationalité, mais aussi par l’abandon d’un statut personnel ancestral”.

Dans un territoire à plus de 8000km de la métropole, instaurer une assimilation (qui est plus un devoir qu’un droit) mais ne pas parvenir à mettre en place une égalité concernant les droits de base liés à la départementalisation et ignorer les droits fondamentaux est inacceptable. Ne pas acquérir une expertise territoriale et géographique pour intervenir efficacement en cas de désastre climatique s'apparente à une plaisanterie. Ou à un néo-colonialisme dont on ne prononce pas le nom.

Rémi Carayol est très clair, à Maore “le ‘métro’ (soit le métropolitain - ou mzungu) est considéré comme un étranger. Sauf que cet étranger se croit chez lui, puisque les lois sont les siennes, qu’il dispose du pouvoir matériel et symbolique – un pouvoir caractérisé notamment par la primauté de sa langue sur celle des ‘autochtones’ – et qu’il essaie rarement de s'intégrer et d’assimiler les codes et les moeurs locaux.” p180.

Les outils juridiques qui encadrent Maore ne servent qu’à cacher un rapport de domination qui n’a jamais cessé, cacher une France néo-coloniale qui n’est jamais décriée.

Infographie sur la situation sociale à Mayotte
Infographie - Rapport Soif de Justice - Notre Affaire à Tous - 2025

Mayotte française sans eau : l’illustration du néo-colonialisme français au yeux de tous·te·s

Inaccès à l’eau, un état des lieux :

A Mayotte, l'eau manque. Soit il n’y en a pas, soit elle est imbuvable car polluée, et en bouteille elle coûte cher. Le cyclone Chido, désastre naturel lié au changement climatique, détruit l'île en 2023 et exacerbe dramatiquement l’ensemble des problèmes liés à l’eau. Certaines canalisations sont entièrement balayées tandis que d'autres deviennent partiellement fonctionnelles. En conséquence l’eau est coupée 2 jours sur 3 pendant plusieurs mois. Pourtant non seulement cette crise n’a pas fait l’objet d’une réaction efficace et suffisante de l'État, mais en plus elle n’a fait qu'aggraver des problèmes préexistants, dont la France est tout autant responsable. Rémi Carayol cite la coordinatrice du collectif “Mayotte à soif”, Racha Moustdikoudine qui pointe les responsables de cette nouvelle crise, ciblant notamment “les politiques qui n’ont pas anticipé une situation connue de longue date”(p.211).

Le journaliste complète : “Certes, Maore a subi en 2023 le pire épisode de sécheresse depuis 1997 - un déficit pluviométrique de 24% par rapport à la normale [...]. Mais des alertes sur les défaillances du réseau d’eau courante avaient été lancées par des techniciens dès le milieu des années 2000 et il était évident que Maore, comme les autres îles de la région, subirait des vagues de sécheresse de plus en plus intenses en raison du dérèglement climatique. Le scénario d’une telle crise était écrit depuis longtemps, et ses causes connues notamment depuis une première alerte en 2016 : eaux polluées, déforestation, un réseau vétuste (entre un quart et un tiers de l’eau collectée serait perdu à cause de fuites), consommation en forte hausse (3% par an) en raison de l’accroissement démographique et du développement de l’activité économique…” p.212. En 2016, la sécheresse exceptionnelle instaure l’arrivée des “tours d’eau”, c'est-à- dire une distribution alternée de l’eau entre 4 secteurs. Ces tours d’eau sont toujours d’actualité en 2026.

La France semble donc maintenir Mayotte dans une situation délétère et inégalitaire. L’extrême pauvreté est aussi un facteur aggravant l’accès à l’eau potable : 77% des habitant·e·s vivent sous le seuil de pauvreté national en 2018, soit avec 1010€/mois (Insee 2020) et c’est 6 logements sur 10 qui sont dépourvus d’accès à un confort sanitaire de base et à l’eau potable régulière. En janvier 2024, c’est 29% des foyers qui n’ont pas accès à l’eau courante : c’est à dire 93000 habitants sur 320 000 au total.

Sans compter qu’à Mayotte les prix de l’eau et de l’alimentation sont nettement plus élevés qu’en métropole malgré la pauvreté. En 2022 l’Insee révèle que les denrées alimentaires sont 30% plus chères à Mayotte qu’en France métropolitaine et que le coût de la vie est globalement de 10% plus élevé que dans l'hexagone. En mars 2025 la Cour des Comptes rend un rapport qui est tout aussi explicite sur le degré de ces inégalités : “La part moyenne d’une facture d’eau pour un ménage précaire, qui est de 1,4%, de son revenu en France Hexagonale, s’échelonne de 3% à la Réunion, 6,2% en Guyane et jusqu’à 25% à Mayotte”p.35, tandis que l’OCDE pose un seuil des factures d’eau par ménage à 3% maximum des revenus. Évidemment, pour les personnes raccordées au réseau d’eau, ces factures sont à payer même lors des coupures d’eau.

La seule eau qui sort du robinet est marron… imbuvable, polluée, toxique

A ces coupures d’eau programmées viennent s’ajouter les défaillances du système d’approvisionnement. En 2023, OXFAM alerte sur le fait que le réseau de distribution d’eau est tellement mauvais que c’est ⅓ de l’eau collectée qui est perdue à cause des fuites. En plus de gaspiller la ressource déjà insuffisante, ces défaillances rendent possible l’infiltration de bactéries, responsables de la pollution des seules eaux rendues disponibles. A Mayotte, l’eau qui sort du robinet est souvent marron, noire, et au mieux trouble. Chaque coupure vient détériorer l’eau, car elle génère une “eau chargée en matières en suspensions (biofilm et résidus de corrosion) [qui] au moment de la remise en service, peut être impropre à la consommation”. Le rapport Bilan de la Crise de l’Eau à Mayotte (2023-2024) de Solidarité international précise aussi qu’en l’absence de pression dans la canalisation le risque de développement bactériologique augmente.

Le constat est celui d’une crise qui dure dans le temps et pour laquelle l’Etat se fait plus qu’attendre. Ainsi pour filtrer l’eau disponible, certain·e·s habitant·e·s utilisent des méthodes artisanales qui amènent une “perception tronquée de sa qualité”, car si l’eau semble plus claire, elle reste impropre et “engendre des risques de propagation de maladies dites “hydriques” d’origine virale, bactérienne ou parasitaire ; telles que la fièvre typhoïde, l’hépatite A, les gastro-entérites aiguës ou encore le choléra ”(p.14 rapport solidarité internationale).

Après l’inaccès à l’eau et les maladies graves qui y sont liées, l’inaccès aux soins vient rendre durable le cercle vicieux mortel. Le rapport de NAAT (2025) parle de 45% des mahorais·e·s qui renoncent aux soins pour des raisons financières. En mars 2024, une épidémie de choléra a démarré. Ce dernier rapport précise que

“d’après les Nations Unies, la potabilité de l’eau doit être constante et non fluctuante pour que le droit à l’eau potable soit respecté. De plus, il faut que l’eau soit culturellement acceptée, c'est-à-dire que les personnes qui y ont accès aient confiance en cette dernière” p.35.

Autant dire que le cas de Mayotte démontre de loin une violation grave des droits fondamentaux, et qu’aucun élément que subit l'île actuellement ne serait toléré et rendu possible en métropole … L’Etat perpétue un rapport de traitement hiérarchisé, actualisant le passé coloniale.

Des habitations détruites à Mayotte
Aquarelle – Anna Moreau

“De l’injuste à l’illégal” : La France viole les droits fondamentaux des mahorais·e·s

Si Mayotte connaît des problèmes structurels pour accéder à l’eau potable, ces dernières années marquent un tournant toujours plus inquiétant, qui ne relève plus de l’injustice territoriale, mais de l’illégalité de l’Etat français. A l'échelle internationale, européenne comme nationale, la réalité est sans appel ; toutes les institutions accusent voire condamnent la France pour son manquement au respect du droit fondamental de l’accès à l’eau potable dans les Outre-mers.

Avant d’être une défaillance administrative, les situations de difficultés techniques et infrastructurelles pour accéder à l’eau, et les pollutions massives qui en font une denré toxique soulignent surtout la violation du droit humain d’accès à l’eau potable, qualifié par le Conseil des droits de l’Homme comme d’ “indissociable du droit au meilleur état de santé physique (...) ainsi que du droit à la vie et à la dignité” en 2010.

Quelques année plus tôt, la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme associait le non-respect du droit à l’eau potable à une violation de l’article 3 de la Convention qui interdit la torture et les traitements inhumains ou dégradants. Autrement dit, ne pas assurer ce droit est une maltraitance.

Enfin, en France, “le droit à l’eau potable et à un environnement sain, essentiel à la vie” acquière une valeur Constitutionnelle dès 2005 et nous rappellerons que le droit international, européen et interne “interdisent la discrimination dans la jouissance des droits fondamentaux”, pour citer le Rapport de NAAT (2025).

Là où l’accès à une eau en quantité suffisante et de qualité sont des droits constitutionnels et soulèvent des enjeux de continuité du service public en France, la réalité des territoires d’Outres Mers est loin de cette exigence.

Un droit dont découle d'autres droits fondamentaux

Le rapport Soif de Justice nous explique qu’une multitude de droits humains fondamentaux sont conditionnés par un accès à l’eau potable qui en est le prérequis. En 2010 les Nations Unies considèrent de facto que ce droit est “essentiel à la pleine jouissance de la vie et à l'exercice de tous les droits de l'homme.

Ces répercussions sont vécues aujourd'hui dans tous les territoires dits ultramarins.

Droit à un environnement sain et respectueux de la santé

(Art 1 de la Charte de l’Environnement - droit constitutionnel) : Vous l’aurez compris ; ce droit humain, fondamental et constitutionnel n’est visiblement pas un droit qui concerne les mahorais·e·s selon l’Etat français. Qui plus est, il est censé être accompagné de la possibilité pour les habitant·e·s d’avoir accès à toutes les informations sur l’environnement détenues par les autorités publiques et de participer à l’élaboration des décisions publiques ayant des conséquences environnementales. Là encore, faudrait-il que les autorités publiques cherchent à recueillir toutes les informations nécessaires à la protection de l’environnement et des habitant·e·s : mais la gestion profondément lacunaire des crises récentes montrent que tel n’est pas le cas.

Le droit à la santé :

A Mayotte, l’accès au soin est déjà compliqué. C’est 45% des habitant·e·s qui sont déjà contraint·e·s de renoncer aux soins médicaux en raison des coûts trop élevés. Durant la crise de l’eau en 2023, Santé Publique France documente le lien entre le manque d’eau et les fortes épidémies de gastro-entérite, le risque d'épidémie de choléra, hépatite A, fièvre typhoïde et de poliomyélite. Non seulement l’eau manque, mais lorsqu’elle vient du robinet, elle est aussi un poison.

Le droit à l'éducation et intérêt supérieur de l’enfant :

Le document fait écho à un extrait d’un rapport de l'UNICEF écrit par Coalition Eau. Ces derniers y expliquent que “ le manque d’accès à des toilettes et à l’hygiène corporelle développe chez les enfants un sentiment de honte, qui rend difficile l’insertion et l'assiduité scolaire. L’absence d’accès à de tels services constitue un frein pour de nombreux parents qui préfèrent ne pas envoyer leurs enfants à l’école dans des conditions portant atteinte à leur dignité”.

De la discrimination environnementale au racisme environnemental

La rapport de NAAT appelle à changer le paradigme de l’irresponsabilité et d’enfin reconnaître la qualification de discrimination environnementale de la part de l’Etat français. Tout l’objet de leur rapport et des précédents articles est de caractériser la présence d’une discrimination. Le rapport assume également que cette discrimination territoriale “s’appuie sur un mal plus profond : l’histoire coloniale, les préjugés persistants qui en sont l’héritage et qui conditionnent encore aujourd’hui les carence d’actions, notamment en matière d’accès à l’eau potable.” p.47. Une autre requête est celle d’un accès inconditionnel à l’information environnementale, reconnu comme droit constitutionnel et conventionnel qui “ne doit pas rester une option dans les territoires dits d’Outre-mer” p.49.

La difficulté d'accéder à l’information dans les territoires dits d’Outre-mer a pour conséquence “une invisibilisation médiatique et politique favorisant cette inertie sur la construction d’une réelle prise en charge de la situation”. Mais au delà de la discrimination, terme qui sert essentiellement le combat juridique pour obtenir une égalité, est celui de racisme environnemental. Ce concept permet d'étudier les mises en évidence d’injustices environnementales qui se produisent dans un contexte racialisé, tant dans la pratique que dans la politique.