Racines de l’extractivisme
S'intéresser à l’extractivisme, c’est s'intéresser à une variable fondamentale de la croissance économique. Variable dont découle les enjeux de puissance et de souveraineté. Il est confortable de s’arrêter à l’analyse économique ou géopolitique des ressources naturelles, et c’est d’ailleurs derrière ce prisme dématérialisé que ces thèmes sont souvent traités dans les médias. Pourtant l’économie n’est jamais dématérialisée : elle est soumise à la conditionnalité des matières premières et à la présence de main d'œuvre. Les espaces naturels qui foisonnent de ressources à extraire sont généralement, voire unanimement des espaces où vivent des populations. Au même titre que les matières premières extraites, ces familles, ces cultures, ces traditions souvent éloignées de l’Occident, font partie de la matérialité de l’économie. Des travaux comme ceux d’Anna Bednik ou Celia Izoard nous attestent que ce sont ces dernières qui sont systématiquement sacrifiées, expropriées, empoisonnées dans ce processus de prédation, gagné par l’économie moderne qui les assigne au rang désincarné “d’externalités”. On observe-là la réalité d’un lien indissociable : l’exploitation de la nature à grande échelle entraîne celle des humains à grande échelle. Autre constat : la déplorable omerta collective.
L’extractivisme… c'est-à-dire?
La journaliste indépendante Anna Bednik a sillonné l’Amérique latine, là où se sont dressés les premiers mouvements contre l’extractivisme, et là où est né le terme. En 2016 elle sort un ouvrage, Extractivisme, dans lequel elle en fait une définition condensée : “Pour certains mouvements, [l’extractivisme] renvoie exclusivement à l’extraction à outrance des “ressources naturelles” non renouvelables, minerais et/ou hydrocarbures, d’autres l’emploient également en référence aux grands projets de barrages hydroélectriques, à l’agriculture industrielle, aux monocultures forestières ou encore à l'accaparement de l’eau. S’il sert désormais aussi à caractériser des situations européennes, pour nombre de Latino-Américains [...] il qualifie d’abord le pillage des richesses naturelles de l’Amérique latine et, par extension, celui des régions du Sud anciennement colonisées. Il fait notamment écho pour eux à l’idée que ces richesses, accaparées par des puissances et par des entreprises étrangères, ne profitent pas aux pays qui supportent les coûts environnementaux et humains de leur exploitation” p17.
Sur le plan strictement matériel, l’Uruguayen Eduardo Gudynas ajoute que l’extractivisme est défini par 3 critères: l’extraction des ressources naturelles doit être massive, 50% sont destinées à l’exportation, et les ressources exportées sont brut, soit, non-transformées.
Nombre de ressources sont extraites en remplissant ces paramètres, mais les métaux et les mines en sont caractéristiques. Pour reprendre l’ouvrage de la journaliste et philosophe Célia Izoard, spécialiste des nouvelles technologies, La Ruée Minière au XXIème siècle concentre les critiques contre un modèle de spoliation des ressources, intensifié par la mécanisation, puis par la numérisation du monde.
Aquarelle – Zoé Liatard
Extractivisme, colonialisme et capitalisme les trois symptômes d’un même maux
Au commencement était l’extractivisme...
Plans d’aménagements, expropriations, déplacements des populations, annihilations et vols des ressources, assèchement par appropriation de l’eau, empoisonnement de l’air, des terres, des eaux potables, destruction de la biodiversité… Voici la routine des industries extractives du XVIème siècle à nos jours.
Si le terme d ”extractivisme” n’a été mis en mot que lors de ces trente dernières années, c’est en fait une pratique née de la colonisation, par et pour la colonisation, au service des puissances dominantes européennes. L’extractivisme moderne est un héritage direct du XVIème siècle, un continuum parfait de l'expansionnisme européen, qui aujourd’hui est aussi l’apanage des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine. Fabien Lebrun aborde cette naissance conjointe de l’extractivisme et de la colonisation des Amérique et de l’Afrique. Selon lui, la découverte des Amériques par les conquistadors, et la traite négrière vont “initier ce nouveau rapport à la terre et au travail quantitativiste, productiviste, marchand” (p.107). Cette traite atlantique a elle-même fondé la construction d’une économie-monde entre l’Amérique latine, L'Afrique et l’Europe ; des esclaves contre de l’or et du café (en gros). Mais ces ressources ne sont pas tombées du ciel, elles ont au contraire nécessité une extraction massive et la mise en esclavage; détruisant terre et Humanité. C’était la naissance de l’extractivisme.
Concrètement, le colonialisme et l’extractivisme sont des corollaires et sont, de ce fait, indissociables
La mondialisation telle qu’on la connaît est d’une part construite sur l’asservissement de peuples entiers, et d’autre part fondée la spécialisation économique “Nord-Sud” d'aujourd'hui (division de la production entre matière première et biens manufacturés). Le colonialisme et l’extractivisme englobent alors, au moins, le fait de posséder et d’exploiter à outrance les corps, les terres et les ressources. Alberto Acosta le confirme, la colonisation a structuré de force l’organisation mondiale des rapports commerciaux, qui ont été permis par l’extractivisme.
La domination économique et humaine de certains pays n’est donc pas nouvelle, voire reste aujourd’hui inchangée. De même, avec plus ou moins d’intensité, tous les pays anciennement colonisés ont subi et subissent encore l’extractivisme, forme de néo-colonialisme. Ce qui était autrefois l’apanage des puissances coloniales, est aujourd’hui celle des entreprises.
… et le capitalisme
Au lien intrinsèque extractivisme-colonialisme, il faut désormais ajouter la variable du capitalisme.
Le philosophe et économiste matérialiste Karl Marx considère que l’accumulation primitive du capital n’est possible que parce qu’un groupe acquiert les moyens matériels de dominer un autre groupe.
Quelle est la place de l’extractivisme dans cette accumulation primitive ? Accumulation des forces productives (esclaves), des moyens de production (outils), et des richesses pillées des sols (or, argent) : la boucle est bouclée.
Dans les années 70’ le géographe marxiste David Harvey actualise cette conception et parle d’accumulation par la dépossession. Ici, l’analyse est spatiale : les espaces qui étaient disponibles ayant déjà été accaparés et épuisés (en termes de ressources) du fait du capitalisme, le seul débouché restant est la dépossession. La privatisation en est l’outil principal, et le neo-extractivisme à permis une alliance puissantes entre les Etats et les entreprises privées, accentuant toujours plus ce processus de dépossession.
Pourtant dans les discours de l’époque, ce processus de dépossession est romantisé et prend un rôle civilisateur du nom de la “Théorie de la modernisation”. Le principe de cette théorie est que les cultures des Suds seraient incompatibles avec la modernité et causeraient le sous-développement. La solution à ce sous-développement est la suivante : c’est aux pays du Nord de développer les Suds, en réformant leurs institutions, et en jouant une place toujours plus importante dans l’exploitation de leurs sols et sous-sols.
Mais alors comment oser parler d’un héritage colonial aujourd'hui alors que les contrats bilatéraux ont remplacé les codes de l’indigénat ? L'École de la dépendance vient contrecarrer le coup marketing de la “modernisation” et redonne un contexte historique alors oublié : le “sous-développement des Suds” est la conséquence de la colonisation mise en place par les pays du Nord.
Le résultat ? La dépendance économique des Suds et l’installation durable d’un capitalisme néo-colonial.
Non ce ne sont pas des gros mots, c’est un processus historique.