Le Congo : pays pour un monde

Alors que les mines de Rubaya en République démocratique du Congo s’effondrent pour la deuxième fois en moins de deux mois, faisant des centaines de morts, dont des enfants, dans des galeries sans sécurité, Emmanuel Macron, lors du sommet de New Delhi en 2026, défend le développement d’une IA « durable et soutenable », avec l’ambition d’en faire un outil de domination économique et technologique. La durabilité de l’IA dont parle le Président repose pourtant sur l’extraction du Coltan, minerai à l’origine d’accidents, d’exactions, de massacres et de guerre au Congo au cœur de la révolution numérique depuis 30 ans.

La RDC, histoire d’une prédation continue

L’apparition conjointe d’une révolution industrielle et un besoin de prélèvement de ressources naturelles constitue une régularité historique propre au développement du capitalisme. Le cas du Congo se présente comme un espace structurellement intégré à la formation de l’économie-monde depuis le XVIe siècle, en étant perçu comme un réservoir de ressources au service des pays du Nord. L’histoire de ce territoire permet ainsi de comprendre la continuité des logiques extractivistes comme des modalités d’appropriation violente du vivant (humain comme non-humain) au service de l’accumulation du capital.

Trois phases marquent l’histoire du Congo selon F. LEBRUN dans Barbarie numérique : une autre histoire du monde connecté (2024), ouvrage qui retrace l’histoire extractiviste au Congo.

La première phase est la traite négrière, qui dès le XVe siècle, constitue une matrice centrale du capitalisme. Le Congo est alors intégré à une économie globale par la déportation forcée de populations, réduites au statut de marchandise. Ce moment amorce une forme d’extractivisme humain dont près de la moitié proviennent du bassin du Congo, soit 5,9 millions de personnes.

La deuxième phase correspond à la phase impérialiste du capitalisme industriel. La Conférence de Berlin (1885) qui découpe les territoires africains comme des propriétés de l’Occident, en constitue un moment charnière. Le Congo y est configuré comme espace d’extraction intensive, en particulier sous le régime de Léopold II de Belgique, où l’exploitation du caoutchouc répond directement aux besoins de l’industrialisation occidentale avec l’industrie automobile. Ce système, dit léopoldien, est une forme extrême de gouvernementalité extractiviste, reposant sur une rationalisation de la violence : travail forcé, mutilations, terreur institutionnalisée.

Enfin, la troisième phase s’inscrit dans la révolution récente du numérique. A partir des années 1990, le Congo redevient un espace stratégique en raison de ses ressources minérales (cobalt, tantale, tungstène…) indispensables aux technologies numériques. Cette centralité du Congo au sein de la chaîne de valeur du numérique reproduit cependant les logiques de prédation passées : travail informel, économies de guerre, violences armées (en particulier dans les provinces orientales). Cette situation nous invite à penser la matérialité du numérique, souvent occultée des discours sur le numérique, et à mettre en lumière les coûts socio-environnementaux de la transition technologique et “écologique”. Ainsi, loin de constituer une rupture, la révolution numérique prolonge les dynamiques extractivistes historiques, confirmant le rôle du Congo comme réservoir de ressources et zone de sacrifice du capitalisme mondialisé.

Un homme portant un sac dans une mine au congo
Crédit : Erberto Zani

Diviser pour mieux extraire : logiques néocoloniales de l’extractivisme en RDC

Dans un monde “matériellement fondé sur les métaux” (Stéphant, 2023), la promesse de dématérialisation portée par la révolution numérique ne fait en réalité que mettre à distance les conséquences matérielles de l'extractivisme minier mondial dont la RDC constitue l'un des épicentres.

De fait, la révolution numérique a à la fois intensifié et diversifié les besoins en métaux de l’industrie technologique, rendant indispensables de nombreux minerais concentrés en très grandes quantités dans les sous-sols congolais : le coltan, duquel est extrait le tantale utilisé dans les condensateurs, le cobalt (batteries lithium-ion des appareils mobiles et data centers), le cuivre (câbles et infrastructures de réseaux numériques), l'étain (soudures des circuits imprimés), ou encore le tungstène (vibreurs et alliages) ; tous principalement extraits à l’Est du pays (Kivu, Maniema), au Lualaba et au Katanga. Concentrant environ la moitié des réserves mondiales de cobalt et plus de 60% de celles de coltan, la RDC constitue ainsi l’une des principales sources de matières premières pour l’infrastructure numérique mondiale.

Pourtant, loin de constituer un levier de développement pour sa population, la richesse du sous-sol congolais fait du pays la cible d’un système de prédation néocolonial entretenu par les ingérences répétées des pays du Nord, des multinationales minières et acteurs armés régionaux, qui affaiblissent la souveraineté du pays pour mieux s’accaparer ses ressources. Ainsi, l’instabilité que connaît la région depuis plus de 30 ans tient moins aux “conflits communautaires” mis en cause par les médias occidentaux, qu’à des facteurs économiques, historiques, et politiques multiples, indissociables des rapports de force produits par l’extractivisme. Typique du traitement médiatique occidental des conflits africains (Pontzeele, 2008), le narratif qui fait de la situation congolaise la manifestation d’une violence ethnique barbare ne fait en réalité qu’appliquer à un conflit complexe une grille de lecture coloniale qui ignore les ressorts structurels de cette violence et la responsabilité des puissances impérialistes dans celle-ci.

Alors que les ordonnances-loi de 1967 et 1981 encadraient un secteur minier largement étatisé à la suite de l’indépendance, le Code minier de 2002 marque l’ouverture néolibérale du secteur minier congolais : adopté sous la pression de la Banque mondiale et du FMI dans un contexte d’urgence économique post-guerre, le texte libéralise l'accès aux mines congolaises en plein boom minier des années 2000 (Lebrun, 2024 ; Izoard, 2025), ouvrant la voie à l'installation en nombre de multinationales occidentales et chinoises sur les principaux gisements.

Et si la révision du Code minier en 2018 promettait de renforcer la souveraineté de la RDC sur ses ressources, en pratique, ce cadre légal est largement contourné par les multinationales qui sous-traitent une partie de leur production dite industrielle à des creuseur·eus·es artisanaux·ale·s qui travaillent sans aucune protection sur des sites miniers hors ZEA (zones d’exploitation artisanale).

La possibilité d’une telle exploitation ne tient pas seulement à la difficulté de l’Etat congolais à encadrer le secteur minier : elle repose aussi sur la médiation d’acteurs locaux intégrés aux chaînes d’approvisionnement des grandes entreprises du numérique, dont ils reconduisent, à leur échelle, les logiques capitalistes d’exploitation des travailleur·euse·s et des ressources. Très concrètement, l’approvisionnement continu de ces filières informelles est organisé par les coopératives, négociant·e·s et comptoirs locaux qui achètent à un prix dérisoire la production des creuseur·euse·s qu’ils exportent, mais aussi par les groupes armés qui contrôlent les gisements et les routes d’exportation.

Le conflit armé dans lequel s’inscrit cette activité extractive s’est internationalisé à partir du repli vers l’est de la RDC de certains responsables du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, lesquels se réorganisent au début des années 2000 au sein des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda). Au nom du “droit de poursuite des génocidaires” qu’il s’est octroyé (Brabant, 2016), le Rwanda soutient militairement et financièrement le M23 (Mouvement du 23 mars), rébellion d'anciens officiers congolais qui se dispute le contrôle du territoire et des ressources avec les FDLR, l’armée régulière congolaise (FARDC), et une centaine d’autres groupes armés. Depuis 2021, la guerre connaît une nouvelle phase d’intensification avec la résurgence du M23 qui s’est depuis emparé des principaux couloirs miniers du Kivu, et en particulier de la mine de Rubaya qui fournit à elle seule près de 15% du tantale mondial.

Dans les zones qu'ils contrôlent, ces groupes armés taxent systématiquement creuseur·eus·es et intermédiaires et financent ainsi directement leurs opérations militaires, faisant des minerais “le moteur et le carburant” d’une économie numérique transformée en économie de guerre. Dans cette perspective, et comme le montre Fabien Lebrun, chaque cycle d'intensification du conflit semble répondre à une nouvelle vague d'innovations numériques : le développement de technologies de la surveillance coïncide avec la guerre pour le germanium (1996-2001) ; celui du smartphone à partir de 2007 avec la Guerre du Kivu (2007-2008) ; et celui de la tablette en 2010 avec la nouvelle guerre du Kivu (2010-2012). Une fois rachetés par les comptoirs, l’écrasante majorité de ces minerais quittent la RDC à l'état brut pour le Rwanda – et plus rarement pour l’Ouganda– d’où ils sont ensuite exportés vers les principaux centres de raffinage, situés pour l’essentiel en Chine où s’effectue près de 80% du raffinage mondial des terres rares.

Ainsi, l’extraction et la transformation de ces “minerais de sang” se structurent autour d’une division internationale du travail qui concentre la création de valeur ajoutée dans les économies du Nord et relègue les pays du Sud au rang de réservoirs de minerais, de sorte que plusieurs milliards de dollars échappent chaque année au Congo. Malgré les apparentes tentatives de régulation, ce système d’externalisation des coûts humains et écologiques de la modernité numérique vers les pays du Sud – et en particulier vers la RDC--, trouve dans les institutions internationales des instruments de normalisation de sa violence ; en témoigne la signature en 2024 d’un accord entre l’UE et le Rwanda pour l’approvisionnement en “métaux certifiés”, alors même que 90% des minéraux exportés par le pays viendraient de mines congolaises (Lebrun, 2023).

L'irréductible prix à payer pour une société connectée

Ce que l’on appelle “minerais de sang” se trouve au cœur de l’un des conflits les plus meurtriers depuis la Seconde Guerre mondiale. Un bilan macabre est dressé et compte entre 5 et 10 millions de morts selon les estimations. Dans un silence médiatique coupable, les conflits issus de l’extraction numérique font couler le sang. La situation au Congo se caractérise par une criminalité sans limites et l’état de non-droit devient alors l’état normal des choses. Massacre, pillages, enfants au combat ou dans les mines, nouvelles formes d’esclavage, femmes et enfants violés, populations déplacées, exploitation illégale de ressources, déforestation, autant de violences qui font de la situation au Congo une des plus grandes tragédie de l’histoire, innommable, innomée, silencieuse.

Esclavage moderne au coeur de nos technologies

Parmi le nombre incalculable d'exactions ces 30 dernières années, les conditions de travail épouvantables des mineurs appelés “creuseurs” en constituent une que Georges Lazarre décrit comme “l’esclavagisme des temps modernes”. Hommes, femmes et enfants sont exploité·e·s jusqu’à 12 heures par jour pour moins de 2 dollars, et meurent dans les écroulements, de maladies ou d'épuisement dans les “mines de la mort” au service de nos objets connectés.

A cette vie d’esclave imposée aux populations congolaises s’ajoutent les intimidations, expropriations et massacres perpétrés par les groupes armés. L’important Rapport Mapping réalisé par l’ONU en 2010 recense d'innombrables massacres à l’encontre des civils qu'il qualifie de crime contre l’humanité et de crime de guerre. Il expose en effet que : “dans un nombre important d'événements, la lutte entre les différents groupes armés pour l'accès, et le contrôle, aux richesses de la RDC a servi de toile de fond aux violations perpétrées à l'encontre des populations civiles. ». C’est donc au moyen d’une extrême barbarie que les sols et sous-sols congolais sont accaparés.

Dessin de Denis Mukwege
Denis Mukwege, Medecin gynécologue congolais
Illustration - Lou-Anne Gibet

Le viol, arme systémique de domination

S’ajoute à ces tueries et massacres, le viol comme arme de guerre au service de l’industie numérique. Afin de s’assurer du controle des zones minières le viol est utilisé comme arme de destruction massive par tous les groupes armés. En RDC le viol ne doit pas seulement être compris comme un crime voué à assouvir les fantasmes sexuels d’hommes armés mais bel et bien comme une stratégie de guerre, déployée massivement, de manière méthodique, planifiée et systématique. C’est ce que ne cesse de dénoncer depuis le début de la guerre le médecin gynécologue Denis Mukwege ayant soigné plus de 50 000 victimes. Ainsi, lorsque cette stratégie est déployée par un groupe armée, dans un même village des dizaines voire centaines de femmes, bébés, filles, jeunes femmes, mères, grands-mères, (et parfois même les hommes) sont violé·e·s. Chaque groupe armé a une méthode spécifique si bien qu’on peut reconnaître le groupe criminel au type de lésions des victimes. Ces crimes sont commis sans distinction d’âge, de classe sociale ou de sexe bien qu’il touche surtout femmes et enfants et sont souvent accompagnés de tortures ou autres actes de violences. L'American Journal of Public Health estime ainsi que 40 000 femmes et filles sont violées chaque année, soit 1 million en 20 ans et 1,5 million en 30 ans.

Un écocide au Congo

Enfin, l’exploitation minière en RDC constitue aujourd’hui l’une des principales causes du désastre écologique du pays. Derrière les minerais indispensables aux technologies mondiales se cache la réalité d’une déforestation massive. Ainsi, entre 2000 et 2024, l’exploitation minière intensive dans le Lualaba et le Haut-Katanga a conduit à la destruction de 873 926 hectares de forêts de Miombo (Afrewatch, 2024). Cette destruction des milieux naturels entraîne une perte critique de biodiversité dans les bassins forestiers concernés. Certaines espèces comme les populations de gorilles ou de bonobos y sont en fort déclin (WWF, The Congo Basin Forests,2024). À cela s’ajoute une pollution particulièrement préoccupante des sols, des eaux et de l’air : l’extraction du cobalt et d’autres minerais libère des métaux lourds dont des concentrations largement supérieures aux seuils de sécurité environnementale ont été relevées dans certaines zones minières (Programme des Nations unies pour l’environnement, 2011). Dans ces conditions, les rivières deviennent impropres à la consommation, les terres agricoles perdent leur fertilité, et la qualité de l’air se dégrade, exposant directement les populations et augmentant les risques sanitaires. Ainsi, le monde connecté se construit encore au prix d’une destruction silencieuse des écosystèmes et des populations congolaises.

Responsabilités.

Aux origines de ce chaos, qui sont les responsables ? On invoque souvent la multiplicité des acteurs et la complexité des facteurs de ces conflits pour masquer la réalité d’une responsabilité plus dérangeante. Pourtant ce sont autant de grandes entreprises de la tech, de médias silencieux et de membres de la société numérique qui portent, aux côtés des seigneurs de guerres et des groupes armés, une responsabilité dans la mort de millions de congolais·e·s au service d’une société connectée. Ainsi, de nombreuses grandes entreprises sont pointées du doigt par des rapport d’ONG comme Amnesty International pour leur implication dans ce massacre. Sont citées Alcatel, Ericsson, Bayer, Bolloré, Intel, Hewlett Packard, Philips, Acer, Dell, Apple, Microsoft, Nokia, Panasonic, IBM, Sony, Samsung, Toshiba, Lenovo, Canon, Nikon, Nintendo et de nombreuses autres .

Enfin, nous, consommateur·ice·s occidental·au·x, derniers maillons d’une chaîne que nous alimentons chaque jour, portons une part de responsabilité souvent de manière inconsciente. Chaque smartphone acheté, chaque objet connecté remplacé trop vite, prolonge un système dont le coût humain se paie ailleurs, dans le sang et l’oubli.