Extractivisme vert : quand l’urgence climatique justifie la violence

Comme nous l’avons vu, les processus extractivistes en place sont motivés par des rapports financiers. Poussée par les discours de « neutralité carbone » du Green Deal Européen ou des différentes COP, une nouvelle forme d’extractivisme émerge : l’extractivisme vert.

Sous couvert d’une urgence climatique, des industries extractivistes éclosent afin d’exploiter les ressources nécessaires à la “transition énergétique”. Par exemple l’extraction de métaux rares destinés à la production d’énergies renouvelables. Or cette argumentation est trompeuse et ne fait qu’alimenter les dynamiques extractivistes.

D’abord parce que la transition énergétique n'est pas un avenir aussi réaliste que ne l’affirme l’EU. Dans son livre Sans transition (2024), Jean-Baptiste Fressoz démonte l’image d’un “enchaînement de transitions énergétiques” au cours de l’histoire : il n’y a toujours eu qu’une succession d’accumulation de nouvelles énergies !

De plus, énergies et matériaux extraits sont étroitement liés et leurs usages croissent ensemble. Fressoz prend l'exemple de l’envolée de la consommation de bois, nécessaire à l’industrie du charbon au 19ème siècle. Ainsi, il est difficile d’imaginer une sérieuse transition vers des énergies neutres en carbone.

Ensuite, même si une telle transition avait lieu, celle-ci reposerait alors sur la continuation des processus extractivistes et serait donc fondamentalement anti-écologique et néo-coloniale. Ursula nous berce d’illusions avec sa transition énergétique « juste » et « propre » (The European Green Deal sur le site de la commission Européenne).

Pire encore, la soutenabilité est reprise comme argument de vente par certaines industries. Leurs marchés seraient d’abord émancipateurs économiquement, mais aussi “durables” puisque neutre en carbone.

Illustrons l’extractivisme vert à travers trois situations dans le monde.

Pour le Niger le nucléaire n’est pas “vert”, mais jaune radioactif.

Les projets de relance du nucléaire mettent en scène cette énergie comme le dénouement de tous problèmes environnementaux : adieu au CO2 . Et voici qu’en juillet 2022, la Commission européenne accorde officiellement le “label vert” pour le nucléaire !

A Dubaï COP28 de 2023 vient entériner l’engagement de 22 nations à tripler le potentiel nucléaire mondiale d’ici 2050. En France, les médias et les pouvoirs publics braquent leurs caméras sur le nucléaire comme un levier miracle, un projet national auquel on ne peut s’opposer.

Mais dans cette vitrine merveilleuse où l'énergie nucléaire sauverait le climat, ces décisions et discours politiques omettent d’informer les populations sur les réels tenants et aboutissant de l'énergie décarbonée.

Et oui, pour exister l’uranium suit un processus extractif destructeur : non le nucléaire n’est pas propre. Surtout à la vue des quantité démesurée de déchets radioactifs — conséquence de l’industrie nucléaire à toutes les étapes. Pour l’uranium comme pour la plupart des ressources, les perdants sont toujours les mêmes : celles et ceux qu’on ne voit pas et qui sont à l’entrée de la chaîne de production. Celles et ceux qui se font empoisonner par la radioactivité de l’uranium, pour décarboner notre air.

Les nigerien.nes, victimes de notre nucléaire.

Partout où l’uranium sort de terre, les enjeux de l'extraction sont indissociables des problèmes socio-économiques et de santé environnementale qu’elle engendre. En 1970 après la découverte de gisements d’uranium en Somaïr au Niger, la ville d’Arlit est bâtie dans la région d’Agadez par l'entreprise française Areva (devenue Orano). Le Niger est le 2ème pays qui possède les gisements les plus importants d’uranium au monde. Deux mines d’uranium à ciel ouvert (mines d’Orano Cominak et de la Somaïr) officialisent l’approvisionnement indirect d'énergie nucléaire de la France pour 50 ans. En 2025 l’industrie des mines d’uranium est nationalisée par le gouvernement nigerien. Les mines d’Orano n’étaient déjà plus en service depuis 2021 et 2023.

Mais que reste t-il d’Arlit ? Dans cette course à la décarbonation de l’environnement Occidental, les habitants d’Arlit et ses environs sont précarisés et condamnés. Empoisonnés par des montagnes de 20 millions de tonnes de déchets radioactifs, répandus sur 120 hectares à l’air libre. L’entreprise Orano s’est installée dans le désert saharien, a exploité les gisement d’uranium et laisse derrière elle un desert de dunes jaunes, radioactives.

Arlit, la ville habitée deux fois plus radioactive que Tchernobyl

La CRIIRAD, seul laboratoire indépendant sur le nucléaire en France, dénonce depuis plus de 20 ans les destructions environnementales et sanitaires que subissent les populations d’Arlit. A commencer par la vente de ferrailles radioactives, déchets des mines progressivement accumulées, qui finissent sur le marché de la ville, à côté de la nourriture.

En 2021, le journaliste d’investigation Martin Boudot fait paraître un documentaire dédié à cette pollution à Arlit. Accompagné de la CRIIRAD et d’AlMoustapha Alhacen, lanceur d’alerte nigerien et président de l’ONG AGHIRIN’MAN, il mesure des doses de radioactivité tellement élevées dans ces ferrailles que le compteur Geiger ne parvient pas à les quantifier. Concrètement, le journaliste mesure que Arlit est deux fois plus radioactive que les zones interdites autour de Tchernobyl.

Photos de la ville de Arlit
Arlit, dans le nord du Niger, une cité minière en plein désert.
Wikipedia – NigerTZai

Mais les populations locales, déjà pauvres et précarisées par le départ des mines, ne possèdent pas ces données. En conséquence, ces poutres finissent en fondations de chantier des écoles, des maisons et de toutes infrastructures.

Pour Martin Boudot, n’importe qui qui resterait dans l’environnement radioactif d’Arlit plus d’1h30 par jour dépasse largement les doses d’exposition maximales à la radioactivité décrétées par l’OMS. Ces vies sont en obsolescence programmée, et c’est Orano qui en est le responsable. En ne confinant pas les déchets radioactifs des ses mines loin des populations, l’entreprise a fait un choix ; celui du désintérêt.

Mais ces ferrailles ne sont qu’un élément parmi d'autres, car Orano coche toutes les cases de l’empoisonnement.

En 2025, la CRIIRAD et AGHIRIN’MAN publient un autre rapport qui révèle un accès à des eaux radioactives dans la région. En 2021 pour répondre à la fermeture de l’activité de la mine Cominak, Orano lance un programme de réaménagement du site pour alimenter la ville d’Agadez, et, surprise : les réseaux d’eau qui alimentent les quelques 100 000 habitants passent sous les 20 millions de tonnes de déchet radioactifs, infiltrants l’eau, déjà insuffisante. L’étude confirme que la teneur en uranium de l’eau qui alimente les villes d’Agadez et d’Arlit est bien trop élevée. “Le maintien de cette situation suggère que la protection de la santé de la population n’est pas une priorité” explique le conseiller scientifique de la CRIIRAD Bruno Chareyron.

La liste des atrocités est encore longue, mais l’absence absolue de reconnaissance des maladies liées à l’uranium par Orano en est sûrement le paroxysme. Pour les anciens mineurs comme pour les habitant·es d’Arlit et d’Agadez ce refus d’assumer la responsabilité des maladies vient confirmer un traitement inhumain, teinté d’un racisme difficile à occulter. Car si les anciens salariés nigérien.nes, contaminé·es et empoisonné·es ne repartent qu’avec la maladie et la pauvreté, Martin Boudot, dans son documentaire, confirme que le seul salarié dont la maladie professionnelle liée à l’uranium à été reconnue par Orano était un français, n’ayant vécu que 7 ans dans la ville. Pourtant la législation française reconnaît des maladies professionnelles liées à l’exposition à l’uranium, telles que le cancer des poumons, cancer du reins, maladie de l’appareil circulatoire, maladies chroniques : une reconnaissance visiblement uniquement réservée aux français·es. Pouvons-nous alors accuser un manque de preuve médicale qui empêcherait de démontrer les liens de causalités uranium – maladie pour les nigerien.nes ?

La réponse est non. Car les deux hôpitaux de la région, construits et financés par Orano, se gardent bien de faire des analyses qui risqueraient de compromettre l’entreprise française.

Au Niger, le silence volontaire remplace les preuves nécessaires à prouver la responsabilité de l’uranium, et les populations nigeriennes restent les fantômes de notre nucléaire.

« La voiture électrique », une solution écologique?

A l’ère de la décarbonation, une nouvelle transition est en train de s’opérer pour passer des voitures à essence aux voitures électriques. Une solution qui, bien que présentée comme un miracle technologique, pose des questions sur notre manière de penser la transition écologique en Europe et en Occident de manière générale : faire payer les pays du Sud global pour l'impact de nos modes de consommation.

La production de voitures électriques repose sur l’utilisation de batteries dont la composition inclut plusieurs éléments clés : le lithium, le cobalt et le nickel. Ces trois ressources sont extraites respectivement en Amérique Latine, en Australie, en République démocratique du Congo et en Indonésie. Si leur extraction a un impact environnemental très palpable : déforestation, érosion des sols, pollution des eaux alarmantes, destruction des écosystèmes; elle a également des conséquences sociales désastreuses : exploitation des travailleurs dans les mines - dont la majorité sont des enfants - et déplacements forcés de communautés vivant dans les zones extractives entre autres. Ce sont autant de problématiques qui posent des enjeux clairs de respect des droits humains.

Le cas de l’Argentine est symptomatique. En 2023, le pays découvre des gisements de lithium dans les provinces du Nord du pays. L’Argentine intègre ainsi officiellement le “triangle d’or du lithium” déjà composé de la Bolivie et du Chili, qui abrite près de ⅔ des ressources mondiales. Ce minerai, utilisé dans tous les appareils électroniques, est essentiel pour les pays du Nord ne possédant pas cette ressource - Etats-Unis, pays européens (Allemagne, France) - qui envoient de nombreuses entreprises à l’assaut, dans un contexte de dérégulation totale par l’Etat argentin.

Deux récits de légitimation sont mobilisés pour justifier les projets extractifs : le premier est celui de l’opportunité de création d’emplois et de croissance industrielle majeure dans un pays en crise ; le second est celui de la nécessité morale de “sauver la planète” qui délaisse les préoccupations environnementales locales pour lutter contre un changement climatique à portée universelle. Une solution admise comme coûteuse, mais un coût indispensable devant être supporté pour favoriser un objectif plus large de sauvetage in extremis.

En réalité, ces arguments sont facilement rejetables. D’une part, lorsque le lithium brut est exporté par des firmes transnationales étrangères, cela ne génère aucune valeur ajoutée et ne crée qu’un nombre dérisoire d’emplois. Il conduit au contraire à l'appauvrissement en ressources d’un pays qui ne gagne quasiment pas au change. Actuellement, ce sont des entreprises aux capitaux transnationaux qui s’emparent des ressources. Ce modèle s’apparente à un pillage signé avec un drapeau étranger, et l’UE n’est pas l’exception. L’accès privilégié au lithium est une des principales motivations de l’accord de libre échange UE-MERCOSUR, la demande européenne promettant d’être multipliée par 21 d’ici 2050. L’entreprise française Eramet exploite déjà l’un des plus gros sites d’extraction de lithium en Argentine.

Panneau dans le désert
No a la mega minieria. cuidemos nuestros recursos naturales.
Non à la méga mine, prenons soins de nos ressources naturelles.

D’autre part, l’extraction nécessite l'utilisation de grandes quantités d’eau, ensuite contaminée par les produits chimiques utilisés lors du processus. Cette eau s'infiltre dans les nappes phréatiques, polluant les réserves d’eau potable et les sols. L'extraction génère aussi des émissions de gaz à effet de serre et des déchets toxiques. Les chercheurs alertent que les proportions de production souhaitées par l’Etat argentin vont assurément conduire à la destruction des écosystèmes. Mais dans ce cas, que cherche-t-on vraiment à faire avec le lithium ? Une transition écologique ou un nouveau modèle encore plus destructif?

Dans cette course folle à la production, les impacts sociaux et environnementaux sont peu questionnés. Javier Milei promeut un modèle ultralibéral et décentralisé qui facilite l’ouverture aux investissements étrangers en limitant les études d’impact des projets.

Les communautés autochtones, premières affectées par ces projets, ne sont quasiment jamais consultées, ni même informées de l'arrivée de ces projets sur leurs terres. Et les bénéfices de ces projets ne sont quasiment jamais partagés. Elles craignent une pénurie d’eau potable, déjà rare dans ces zones arides du Nord, et la fin de leurs modèles d’agriculture traditionnels, pourtant précieux dans ces cultures.

Les gouvernements provinciaux (Jujuy, Salta et Catamarca) ont profité de la dérégulation pour entreprendre des réformes constitutionnelles qui réduisent les droits des communautés (limitation du droit à la consultation, suppression du droit à la protestation). En réaction, en 2023 les communautés autochtones de la province de Jujuy se sont mobilisés pour défendre leurs droits, notamment à l’accès à l’eau potable. C’est le début du vaste mouvement el Tercer Malon de la Paz, qui a été rejoint par de nombreuses communautés en Argentine qui ont porté leurs revendications sous les fenêtres des tribunaux de la capitale, Buenos Aires.

Ces régions minières argentines sont qualifiées de « zones de sacrifice » : l'environnement et les structures sociales des populations sont sacrifiés pour permettre le développement durable et la transition énergétique des pays du Nord Global et de la Chine, sans que ces communautés n'en retirent aucun bénéfice.

Nuestra Tierra, un film documentaire sorti récemment réalisé par Lucrecia Martel, nous montre les conséquences de ce modèle sur les communautés locales, qui sont dans une lutte permanente depuis plusieurs générations avec les gouvernements provinciaux, pour faire entendre leur plainte par la justice, et subissent toujours la même forme de racisme et de stéréotypes. → trop long effectivement je vais faire des phrases courtes et plus percutantes.

En résumé, cet exemple révèle comment les priorités de décarbonation du Nord global façonnent et redéfinissent les réalités socio-économiques et politiques des pays du Sud.

Extraction de « parts carbone » au Mozambique

Au Mozambique, l’extractivisme est le deuxième secteur économique majeur, porté par le gouvernement depuis une trentaine d’années, et financé à foison par des investissements étrangers. Cette politique extrême était censée revitaliser et restaurer le pays, ancienne colonie portugaise fraîchement détruite par une guerre d’indépendance (1964-1975) suivie d’une guerre civile (1977-1992). À l’inverse, ce modèle capitaliste néo-colonial n’a fait que renforcer les inégalités, fragilise l’économie en la rendant dépendante de quelques méga-projets, et détruit les écosystèmes.

Depuis une dizaine d’années, l’industrie ne se satisfait plus des 180 millions de mégajoules de gaz naturel (AIE, 2021) et des centaines de milliers de tonnes de métaux extraites chaque année de la nature au nom de la croissance économique. Celle-ci innove désormais pour s’approprier les terres et les ressources au nom de la crise environnementale. Natacha Bruna, chercheuse à l’Observatório do Meio Rural au Mozambique, décortique ces mécanismes dans son article A climate-smart world and the rise of Green Extractivism (2022).

Portuçel Mozambique est un projet créé en 2009 par la société portugaise The Navigator Company, d’extraction de pulpe de papier par monoculture extensive d’eucalyptus, accaparant 360 000 hectares de forêts et de petites exploitations agricoles dites machambas. Cette extraction, dédiée à l’exportation, est paradoxalement soutenue par les fonds de l’ONU dédiés à la transition écologique : REDD+ (Reducing Emissions from Deforestation and Forest Degradation), mais aussi par la Banque mondiale.

Marketisé comme « durable », car le cycle plantation-coupe-replantation d’arbres absorbe du CO2, ce projet engendre des risques majeurs d’incendies, de destruction de la biodiversité, et d’appauvrissement des terres agricoles environnantes. Malgré ses promesses, Portuçel Mozambique propose peu de postes, principalement saisonniers et mal rémunérés : les populations locales perdent leurs terres et vivent désormais dans la précarité, dénonce le World Rainforest Movement.

Mais REDD+ ne s’arrête pas là : tirant avantage jusqu’au bout de la fixette européenne sur la « neutralité carbone », le Mozambique devient un leader dans un nouveau type d’extractivisme, immatériel cette fois-ci : la production d’unités carbone par bioséquestration.

Dans la Réserve Nationale de Gilé (GNR), le plan gouvernemental REDD+ a imposé à 14 communautés rurales (15 000 familles) des mesures drastiques restreignant leur usage de la forêt. Vivant auparavant de la chasse, la pêche et l’agriculture, ces populations ont perdu leur source alimentaire primaire, et se retrouvent désormais en précarité alimentaire car le gouvernement ne leur propose pas d’alternative convenable.

À l’image d’une mine ou des forêts d’eucalyptus, pour Bruna il s’agit encore d’une forme d’extractivisme, cette fois-ci immatériel. Ici, c’est le droit à émettre du carbone et à exploiter la forêt qui est extrait aux populations locales, qui pratiquaient pourtant une agriculture durable à échelle humaine.

Ces réglementations ont permis de certifier la GNR comme espace privilégié de bio-séquestration carbone (stockage de carbone par les arbres) produisant déjà plus de 330 000 Verified Carbon Units en 5 ans. Ces crédits sont vendus à des gouvernements et des industriels pour « compenser » leurs projets polluants, à l’autre bout du monde… C’est un peu comme manger de la salade avec un camembert rôti pour que ça devienne healthy.

Bien entendu, les populations locales ne récoltent ni les légumes de leur forêt, ni les fruits de ces marchés.

Il s’agit là d’une situation à la frontière entre extractivisme (immatériel) et colonialisme vert