Colonialisme Vert : comment la conservation de l’environnement légitime des pratiques coloniales ?

En mobilisant des discours écologiques, des grands organismes internationaux de conservation de l’environnement expulsent les populations autochtones de leur territoire. Tout au long du XXe siècle, un total de 14 millions d’agriculteur·ice·s et de berger·e·s ont été déplacé·e·s pour permettre la création et l’entretien des 350 parcs nationaux existants.

Hélicoptère survolant un
Illustration – Angelica Gonzales

Au cœur de ces pratiques, une notion : celle du “colonialisme vert”. Développée par l’historien Guillaume Blanc, le terme va connaitre un large essor dans le champ scientifique jusqu’à désigner l’ensemble des discours et des pratiques visant a priori la protection de l’environnement mais perpetuant a posteriori des logiques de domination et d’exclusion. Dans le passé, l’écologie a été instrumentalisée pour justifier l’exploitation coloniale des territoires sous domination européennes. Or, encore aujourd’hui, nous pouvons toujours déceler les traces de cet “impérissable colonialisme vert”. Le colonialisme vert permet alors de mettre en lumière les nombreuses injustices qui découlent aujourd’hui de la transition écologique. Rappelons tout d’abord que le mot “colonialisme” renvoie à “une idéologie prônant l’exploitation par une puissance politique de territoires non intégrés à son espace national et considérés comme sous-développés”. Mais alors, comment passe-t-on d’un colonialisme au “colonialisme vert” ? Pour répondre à cette question, remontons en arrière…

L’héritage colonial des pratiques de conservation de la nature

Nous sommes à la fin du XIXe siècle. L’industrialisation et l’urbanisation ont provoqué des modifications sans précédent sur les écosystèmes. Face à la destruction des territoires, les européens commencent à fantasmer l’idée d’une nature perdue. Une nature vierge, sauvage et mystique, dénuée de toute présence humaine. Or, c’est bien cette nature fantasmée que les grandes puissances coloniales européennes pensent retrouver en Afrique au XIXe. Cette vision a été en grande partie formée par la littérature et le cinéma. Encore aujourd’hui, des films comme le Roi Lion ou les documentaires de National Geographic continuent de renforcer ce mythe de l’Eden africain. Pour la préserver, les colons érigent des zones de chasse au Congo, en Afrique du Sud, au Tanganyika (actuelle Tanzanie), au Kenya ou encore au Rwanda, expropriant systématiquement les populations locales de leurs terres d'origine. Dans les années 1930, ces zones de chasse deviennent des parcs naturels. En effet, en 1928, les administrateurs coloniaux créent la première organisation de protection de la nature, l’Office international de documentation et de corrélation pour la protection de la nature. En parallèle, on continue d’expulser les Africain·e·s jugé·e·s incapables de protéger leurs terres.

«À l’époque coloniale, il y avait le fardeau civilisationnel de l’homme blanc... Depuis il y a le fardeau écologique de l’expert occidental.» In fine, «le monde moderne et civilisé doit continuer à sauver l’Afrique des Africains».

Guillaume Blanc

Une reconfiguration des logiques coloniales au lendemain des indépendances.

Entre les années 1950 et 1970, l’Afrique est traversée par un processus de décolonisation. Progressivement, la plupart des pays africains obtiennent leur indépendance et revendiquent leur souveraineté nationale. Pour autant, la décolonisation de l’Afrique a-t-elle mis fin aux anciennes pratiques d’expulsion des Africain·e·s ? Non, bien, au contraire, elles se sont perpétuées, mais au travers de nouvelles logiques toujours plus pernicieuses. En effet, Guillaume Blanc souligne que durant les années 60, des institutions internationales telles que la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) ou encore l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture) affichent leur volonté commune de "poursuivre le travail accompli dans les parcs". En parallèle le Fond mondial pour la nature (WWF) est créé afin de « faire face à l’africanisation des parcs [naturels] ». Dit autrement, le WWF est fondé afin de lutter contre la réappropriation des zones naturelles par les Africain·e·s.

Grimpeur plantant son drapeau au sommet d’une montagne
Illustration – Léanne Behr

Dans le même temps, les anciens administrateurs coloniaux trouvent une nouvelle place au sein de ces nouvelles institutions. Reconvertis en experts de l'environnement, ces derniers légitiment désormais les expulsions de populations par des arguments pseudo scientifiques toujours plus fallacieux. Que se soit les arguments néo malthusiens (“Ils sont trop nombreux”) ou bien les arguments écologiques (“ils ont détruit leurs forêts primaires”), les nombreux travaux sur lesquels s’appuient ces discours manquent souvent de rigueur méthodologique, certains s’appuyant simplement sur des observations d’une semaine. Pourtant, ces énoncés performatifs vont continuer de justifier l'expulsion d’Africain·e·s.

Les Etats africains comme acteurs de la perpétuation des logiques coloniales d’expulsion

La décolonisation a initié une restructuration des rapports de pouvoir et la domination exercée autrefois par les institutions internationales se double dorénavant d’une domination exercée par les Etats africains. Aujourd'hui, l’existence et la préservation de ces parcs nationaux répondent à deux enjeux majeurs pour ces Etats qui ont tout intérêt à s’allier aux organisations internationales. D'une part, elle leur permet d’affirmer une souveraineté territoriale sur des espaces qu’ils peinent à contrôler administrativement. D’autre part, ces parcs alimentent une industrie touristique essentielle pour la croissance nationale. A titre d’exemple, le tourisme représente plus de 17% du PIB de la Tanzanie en 2025. De son côté, le Kenya consacre 1 emploi sur 12 au tourisme des safaris. En conséquence, les parcs naturels destinés initialement à être sanctuarisé se retrouvent finalement inondés de touristes dont l’empreinte écologique est bien nettement supérieure à celle des populations originaires. Pour ne citer qu’un exemple, en Tanzanie, les Massaïs ont été expulsés de leurs terres pour permettre à une société émiratie d’organiser des chasses d’animaux en hélicoptère.

Au Chili, les populations locales sont exclues afin de d’ouvrir de nouvelles mines de cuivre.

Expulser pour mieux exploiter

Pire encore, c’est sur ces mêmes populations locales que l’on fait peser le poids de la catastrophe écologique. Et ainsi, les violences continuent : amendes, incarcérations, exécutions… en cas de refus d'obtempérer. Des habitats sont brûlés, des troupeaux sont tués, des établissements publics sont abandonnés par les Etats dans le seul et même but d’expulser les populations.

Certes, aujourd'hui les mots ont changé, des institutions comme l’ONU remplacent “l'expulsion” par "départ volontaire" mais la logique reste la même, tout comme la violence qu’elle produit. Une violence qui s'étend aujourd’hui plus largement dans une grande majorité des pays du Sud. [insert 2]

Portrait de Guillaume Blanc, un homme âgé imberbe et chauve, au visage apaisé
Illustration – Angelica Gonzales

“Toujours sous l’impulsion de ces organismes internationaux poursuivant le mythe d’un Éden vierge de toute présence humaine, de nombreuses populations asiatiques, mais aussi africaines et sud-américaines, sont encore aujourd’hui délogées d’espaces qu’elles fréquentaient jusqu’alors, ou y sont interdites de pratiquer leurs activités traditionnelles comme l’agriculture, la chasse, la pêche et la cueillette et aussi de poursuivre les pratiques sociales et religieuses qu’elles menaient sur leur territoire ancestral.”

Guillaume Blanc

Une violence à ce titre toujours plus absurde puisque jamais ne sont remises en question les constructions d'hôtels dans les parcs naturels. Jamais n’a été remis en question l’impact catastrophique des touristes sur ces écosystèmes. Pourquoi la présence des agriculteur·ice·s et de berger·e·s au sein du parc naturel des Cévennes en France n’a jamais été contestée (cette présence est même valorisée) alors qu’en parallèle, les populations autochtones sont jugées “dangereuses” pour la préservation de l’environnement ?

Le colonialisme vert met en lumière ces contradictions, ces injustices et ces incohérences qui nous empêchent d’envisager correctement l’articulation entre justice sociale et environnementale. Alors on détourne le regard et on fait des parcs naturels pour se donner bonne conscience. D’une part, cela permet d’éviter de reconnaître la permanence des logiques coloniales dans nos sociétés occidentales. D’autre part, cela évite de remettre en question le mode de production capitaliste, véritable responsable de la dégradation de la planète.