Ecocide colonial et guerres écologiques invisibles : le cas de l’agent orange

Les guerres coloniales détruisent des écosystèmes entiers pour s’offrir des espaces de domination. Même lorsque la violence n’est pas directement militaire, l’environnement colonisé (ou même anciennement colonisé) est la cible d’un conflit écologique invisible.

l’écosystème comme outil militaire :

80 millions. C’est le nombre de litres d’Agent Orange émis pendant la guerre du Vietnam entre 1961 et 1971 par les forces colonisatrices. En 10 ans, l’AO a détruit plus de 20% des forêts vietnamiennes, a contaminé plus de 400 000 ha de terres agricoles et a contribué à la disparition progressive de la biodiversité de ces espaces. En empoisonnant les sols et les cultures, l’armée américaine ne s’attaque pas seulement aux combattant-es, mais aussi aux moyens de survie de tout un écosystème et à la capacité du peuple vietnamien à résister. L’écosystème entier appréhendé comme instrument stratégique en période de guerre met en avant ce qu’ Arthur Galston nomme Écocide. L'Écocide est “la destruction intentionnelle et permanente d’un environnement dans lequel une population peut vivre et se reproduire librement”. Ainsi, la destruction de l'environnement par l’AO n’est pas un dommage collatéral mais une arme de guerre. Richard Grove parle aussi de “militarisation de la nature” pour décrire ce phénomène.

Dessin d’un monstre mangeur de terre
Tran To Nga, à Hanoï (Vietnam), le 17 avril 2023.
Illustration (Charlotte Roget) inspirée d’une photo (AFP)

La franco-vietnamienne a été victime de l’exposition de l’AO pendant la guerre alors qu’elle travaillait comme journaliste dans des zones pulvérisées par celui-ci. Plusieurs multinationales ont été visées, comme Monsanto et Dow Chemical. Cette exposition a eu de graves conséquences sur sa santé et celle de ses enfants, dont sa fille, décédée très jeune d’une malformation cardiaque. En 2014, elle porte plainte en France pour faire reconnaître la responsabilité de ces entreprises et pour obtenir réparation, mais le tribunal d’Évry rejette sa demande en 2021. Cette décision sera ensuite confirmée en appel le 22 août 2024. L’affaire est aujourd’hui en attente d’un examen par la Cour de cassation, mais reste un symbole des effets permanents de l’AO sur le vivant et L’inégalité systémique dans les demandes de réparation des victimes vietnamien-nes.

Effets intergénérationnels et colonialité du pouvoir :

Plus de 3 millions de Vietnamien-nes ont été victimes de cancers, de malformations et de fausses couches à cause des effets nocifs de l’Agent Orange. Rob Nixon parle de “Violence lente” (1), intergénérationnelle, qui se déploie progressivement, souvent invisible au moment du fait mais avec des conséquences à long terme sur les populations et l’environnement. Achille Mbembe présente même celle-ci comme une « nécropolitique du pouvoir colonial » (2), c'est-à dire un pouvoir qui décide de la vie et de la mort de populations, souvent de manière indirecte. On observe ainsi une forte discrimination entre les vétérans américains et les vétérans vietnamiens dans l’indemnisation pour l’exposition à l’AO. Les Vietnamien-nes ont été instrumentalisé-es et marginalisé-es tandis que les américain-es ont été protégé-es par le droit. Cette “colonialité du pouvoir”, introduite par Anibal Quijano (3), rend compte d’un système de domination hérité du colonialisme qui organise les hiérarchies sociales, raciales et économiques au niveau global. La violence écologique transforme les Vietnamien-nes en victimes de la structure du pouvoir colonial elle-même, et pas seulement de la guerre militaire directe.

La guerre du Vietnam ne se limite donc pas aux affrontements militaires : l’écosystème entier devient un champ de bataille, où forêts, sols et biodiversité sont détruits pour contraindre les populations locales. Les Vietnamien-nes ont été les premières victimes, non seulement de la guerre directe mais aussi de la contamination à long terme de leur environnement, un encroûtement structurel dans lequel il/elles vivent encore aujourd’hui.

Conséquences contemporaines et guerres écologiques invisibles

« Les forêts tropicales, lorsqu’elles sont calquées sur le modèle de l’usine et utilisées comme des mines de bois, deviennent une ressource non renouvelable. Les peuples tropicaux deviennent également un déchet historiquement dispensable. Au lieu du pluralisme culturel et biologique, l’usine produit des monocultures non durables dans la nature et la société. Il n’y a pas de place pour le petit, pas de valeur pour l’insignifiant. La diversité organique cède la place à l’atomisme fragmenté et à l’uniformité. » Vandana Shiva, Monocultures de l’esprit, 2022

Pour l’écoféministe Vandana Shiva (4), même hors des périodes de guerre, les monocultures “militaro-industrielles” et leurs fertilisants chimiques aux noms guerriers (“Round Up”, “Avenge”, “Machete”, Squador”...) instaurent une manière d’habiter le monde qui repose sur des logiques de domination et d’exploitation.

Ils imposent une vision où homme et nature sont séparés, tandis que certaines traditions proposent un rapport au monde sans séparation nette entre les êtres : tout est interconnecté et fait partie d’un même ensemble. L’expansion des logiques capitalistes et patriarcales tend à détruire ou à marginaliser ces visions non dualistes du monde, en imposant une manière de penser et d’organiser la réalité qui justifie la destruction de tout environnement (humains ou non).

Cette violence anéantit une agriculture diverse, décentralisée et respectueuse de la nature, où les savoir-faire des femmes sont partagés pour garantir la continuité d’une culture qui n’entre pas en relation avec les ambitions des multinationales. Shiva montre bien l’effet dévastateur de cette imposition sur l’insécurité alimentaire (particulièrement chez les jeunes filles qui développent une anémie durable : première cause de mortalité maternelle, bébés nés d’insuffisance pondérale…), et sur la biodiversité. Ce cas permet de montrer le continuum d’une forme de “nécropolitique néocoloniale”, où la violence écologique est invisible et empreinte d’un héritage colonial.

Dans cette perspective, l’écrivaine franco-ivoirienne Véronique Tadjo propose une poétique de d’incarnation de la terre dans son recueil Latérite écrit en 1984 :

« La terre est rouge
comme le sang des ancêtres
Elle colle à la peau
elle entre dans la mémoire
Nous marchons dessus
mais elle nous porte ».

Les verbes d’imbrication (“colle”, “entre”, “porte”) détruisent la frontière entre sujet et environnement. La terre n'est pas qu’un objet extérieur, mais une entité active et porteuse de mémoire : les vivants, les morts et le sol forment un “cycle” bénéfique (4). Cela permet de montrer une chose essentielle : la terre n’est jamais neutre. Elle est un espace de vie, une archive historique et un support de violence. Là où les systèmes agro-industriels décrits par Vandana Shiva réduisent le sol à une surface productive, la poésie de Tadjo redonne une épaisseur mémorielle et relationnelle à la terre.

La crise écologique n’est donc pas seulement technique ou agricole, mais surtout épistémique : elle repose sur une manière coloniale de penser la réalité qui rend les différentes formes de vivants séparables et exploitables.

Avion déversant de l’agent orange
Illustration (Charlotte Roget)

Le cas du Vietnam et l’analyse des sociétés post-coloniales montrent que l’écocide colonial combine à la fois des violences directes telles que l’AO, et des guerres écologiques invisibles, où la militarisation industrielle de l’agriculture et la destruction des savoirs locaux reproduisent la domination coloniale.

Les populations anciennement colonisées sont les premières victimes : exposées aux sols contaminés, à la perte de biodiversité et à la malnutrition, elles subissent les effets de cette violence de manière intergénérationnelle. Cela contribue également à l’intensification du changement climatique global, montrant comment une violence structurelle est un problème planétaire. Selon les données collectées par Amnesty International en 2022, plus de 40 millions de personnes dans le monde vivent dans des zones contaminées ou dégradées par des conflits armés et des pratiques industrielles destructrices. Il y a donc un lien direct entre écocide, héritage colonial et vulnérabilité des populations. L’écocide colonial n’est pas seulement une histoire ancienne : il structure encore aujourd’hui les rapports de domination sur l’environnement et les populations, et doit être considéré comme une forme de guerre écologique visible et invisible continue contre un environnement colonisé ou anciennement colonisé.

Sources

(1) Rob Nixon, Slow Violence and the Environmentalism of the Poor, Harvard University Press, 2011

(2) Achille Mbembe, De la postcolonie, Éditions Karthala, 2000.

(3) Quijano, Aníbal. Colonialidad del poder, eurocentrismo y América Latina. Lima, 1992.d

(4) Vandana Shiva, Restons vivantes, 2010