Panorama de la violence éco-coloniale d’Israël en Palestine

S’il peut sembler inapproprié de parler des enjeux climatiques et environnementaux en Palestine alors que les pires crimes sévissent, on prend aussi le risque d’occulter une dimension fondamentale du génocide en cours : il est aussi un écocide.

Comme le rappelle le chercheur et activiste Hamza Hamouchene, la destruction des écosystèmes opérée par Israël est en lien direct avec le système colonial sioniste déployé dès le départ en Palestine et qui a atteint son paroxysme avec le génocide en cours. L’éco-cide n’est que le point d’arrivée d’une logique d’éco-domination et de violence éco-coloniale exercée par la puissance sioniste en Palestine depuis plus d’un siècle. Cet article vise, à partir des travaux de Hamza Hamouchene, à présenter un lexique non-exhaustif de cette stratégie de domination coloniale verdie qui s’organise autour de la spoliation coloniale de la terre palestinienne.

Éco-orientalisme.

Il désigne un discours environnemental raciste qui dépeint les peuples autochtones de Palestine comme des sauvages négligents qui détruisent des terres fantasmées comme “inertes” ou “sacrées” sur lesquelles ces populations vivent pourtant depuis des siècles. Derrière cet imaginaire forgé par les puissances coloniales se cachent alors la nécessité d’une intervention pour les améliorer, les restaurer, les réparer. C’est dans cette optique qu’au lendemain de la Nakba, le Fonds National Juif (FNJ) engage un projet de reboisement pour recouvrir les vestiges matériels et symboliques de villages détruits afin de dissimuler la réalité du nettoyage ethnique.

Éco-colonialisme.

Il désigne l’appropriation par Israël de concepts environnementalistes pour éliminer la population palestinienne autochtone et accaparer ses ressources. L’Etat hébreu utilise l’argument de la préservation de l’environnement pour justifier l’accaparement des terres et vider la Palestine de son essence historique. Le documentaire Foragers décrit par exemple l’impact dramatique des lois israéliennes de protection de la nature sur les traditions immémoriales de la culture palestinienne qui passe par la criminalisation de la cueillette de plantes sauvages, comme l’akkoub.

Éco-apartheid.

Il désigne un régime d’appartheid climatique où les capacités d’adaptation à la crise climatique sont déterminées en fonction de l’origine ethnique, de la religion, du statut juridique et des hiérarchies coloniales. Sur la question de l’eau par exemple, en Cisjordanie, les populations palestinienne et israélienne ne disposent pas d’un même accès à l’eau dans la mesure où la politique d’occupation suprémaciste donne la primauté aux populations juives. L’Etat hébreu contrôle les sources d’eau douce, impose des quotas d'approvisionnements stricts à la population palestinienne, interdit les projets d’aménagements et détruit les infrastructures existantes. Résultat, en 2020, la consommation journalière d’eau par israélien était de 247L contre seulement 82,4L pour un·e habitant·e palestinien·ne. Une quantité bien inférieure aux 100 litres recommandés par l’OMS.

Éco-normalisation.

Il désigne la stratégie de greenwashing mis en place par Israël pour justifier sa politique coloniale de dépossession, blanchir son régime de colonisation et d’appartheid et pour occulter les crimes de guerre et contre l’humanité commis contre le peuple palestinien. Israël se présente de sorte comme un champion des énergies vertes et du dessalement de l’eau de mer. En prime, des accords signés avec les Etats environnants comme avec la Jordanie autour du projet Global Prosperity qui engage le pays à acheter 200 millions de mètres cubes d’eau dessalée par an alimentés via une centrale solaire installée en Jordanie.

Éco-cide.

Il désigne l’anéantissement délibéré du tissu social et écologique palestinien dans son intégralité. Phase paroxystique de la violence éco-coloniale israélienne, il se matérialise comme le prolongement des crimes actuels commis par Israël contre la population et les milieux naturels. L’Etat hébreu déploie en effet en Palestine, et plus particulièrement à Gaza, une violence d’ordre écologique : ravage des terres et des serres agricoles, éradication des oliveraies et des plantations traditionnelles d’agrumes, pollution de l’air, des sols et de l’eau via le déploiement d’un arsenal chimique ultra-sophistiqué, rupture de l’approvisionnement en eau et en nourriture, etc. La longue liste des destructions énoncées à conduit de nombreux experts et observateurs à affirmer que les attaques répétées d'Israël contre les écosystèmes à Gaza ont rendu le territoire invivable.

Paysage en palestine
Illustration - Charlotte Roget

« Ne demandez pas aux arbres leur nom, Ne demandez pas aux vallées qui sont leurs mères. »

Citation de Mahmoud Darwich, “Jawaz al-safar”

Face au processus colonial d’appropriation des terres palestiniennes par l’Etat génocidaire israélien, Mahmoud Darwich dans son poème « Jawaz al-safar » rappelle que le palestinien, indigène du Jourdain à la mer, n’a nul besoin de documents administratifs pour attester de son existence. Tout comme les arbres et les vallées, les Palestinien·ne·s sont profondément enraciné·e·s à leur terre.

Cette allégorie ne se limite pas simplement à un effet poétique: elle intervient pour mettre en lumière une analogie profonde entre un peuple dépossédé de son territoire et son territoire en question, soulignant l’indissociabilité de leur identité et de leur terre. En mobilisant la nature comme dans nombreux de ses poèmes, Darwich cherche à montrer que leur présence, celle de son peuple, n’est pas conditionnée par des papiers ou des lois étrangères, ou encore moins qu’elle incarnerait une construction historique fictive. Non, cette présence est scellée par un lien profond, historique et vital, qui dément tout mensonge, qui révèle la vérité d’elle-même : qui anéantit toute logique coloniale. C’est cette dimension organique qu’il est important de comprendre: dans quelle mesure elle représente une résistance de tous les jours pour le peuple palestinien. « Soumoud », pouvant être traduit par résilience, représente toutes ces pratiques du quotidien de résistance et d'adaptation face aux politiques israéliennes d’Apartheid, de colonisation et de génocide. Manal Shqair, chercheuse et militante palestinienne pour le climat, aborde le soumoud dans ses recherches, en y imprégnant une dimension écologique inévitable, ainsi apparaît l’”éco-soumoud”. La doctorante en sociologie définit l’éco-soumoud comme la persistance du·de la palestinien·ne à résister au quotidien sur ses terres, en faisant recours à des pratiques culturelles, agraires et liées à la nature, maintenant un fort attachement à celles-ci. Dans un premier temps, ces pratiques, nécessitant un savoir autochtone et ancestral, interviennent afin de lutter contre la dépossession des terres palestiniennes par l’Etat colonial. Mais également afin de lutter contre un écocide concret qui, en détruisant les terres palestiniennes, accélère la famine dans certains territoires, tout ceci avec une dimension épistémicidaire (1) manifeste.

(1) Propre à l’épistémicide: la destruction totale ou partielle des systèmes de connaissances de populations et/ou de communautés.

Femme préparant du Zaatar
Illustration - Charlotte Roget

Le Zaatar palestinien

A cet égard, l’exemple du Zaatar palestinien est significatif. Ce mélange d’épices et d’herbes consommé du Maghreb au Mashreq et originaire du levant, lie les peuples arabes dans leur existence niée. Zaatar, en arabe زعتر signifie littéralement thym, c’est cette plante qui est à la base de l’épice. En Palestine le thym sauvage pousse librement, c’est ainsi qu’elle représente un symbole de résistance et est par conséquent devenu l’une des cibles directe du colonialisme israélien. Là où le colonialisme sévit, s’il veut continuer à exister, il doit détruire et s’approprier les identités, nourries par les ressources des territoires. C’est exactement la démarche israélienne depuis 1948.

En 1977, Israël interdit et criminalise la récolte du thym sauvage aux Palestinien·ne·s sous le prétexte de la protection environnementale, une énième démonstration d’un GreenWashing notoire. Pendant ce temps, les colons israéliens récoltent librement et légalement le thym sauvage, comme s’il faisait partie de leur culture, de leur identité et rapport à la nature générationnel et millénaire : ce qui n’est pas le cas. L’Etat colon l’a compris, puisque le thym sauvage n’a pas besoin d’être planté, et que personne ne peut stopper la pousse, le zaatar palestinien continuera d’exister, et ce, malgré la répression. Cette répression s’est justement exacerbée depuis 2006, notamment pour la famille Salah du village d’Al Khader. Cette famille produisant du Zaatar depuis des générations, s’est fait saisir plus de 15 000m2 des terres de leur ferme après le 7 octobre 2023 par l’armée israélienne, afin de mettre en place de nouvelles colonies de peuplement.

Cette dépossession n’est pas sans rappeler la journée sanglante du 30 Mars 1976. Ce jour là, les forces d’occupation répriment par le sang des palestinien·ne·s qui manifestaient contre la confiscation de 2500 hectares de leurs terres. Depuis, Palestiniens et Palestiniennes commémorent cette journée, qui est devenue par la suite la Journée de la Terre.

Comme nous le voyons tous·te·s, aujourd’hui encore, sur chaque parcelle de terre volée, sur chaque pousse de thym que l’on interdit de cultiver, se joue la même bataille : celle du droit d’exister. Le colonialisme israélien peut confisquer la terre et les récoltes, mais il ne pourra jamais soumettre la mémoire et les récits millénaires, enracinés dans le sol comme dans les consciences. Tant que pousse le thym sauvage, la Palestine respire. Et c’est dans ce souffle que réside l’annonce inéluctable de la fin du colonialisme. Car aucun empire colonial n’a survécu à la terre qu’il prétendait dominer : le Vietnam a vaincu, la Palestine vaincra.