L’écocide : Arme de la Russie et héritage de l’impérialisme
Ce qui suit vise à donner quelques éléments du fonctionnement de l’impérialisme russe, de sa nature écocidaire, et du récit du “monde russe” qui justifie l'expansionnisme militaire de la Russie. Dans un climat où la recherche universitaire non-occidentale est morcelée, peu de voix existent pour établir que l’écocide n’est pas une simple erreur de parcours de la Russie, mais un élément naturel de sa dynamique impérialiste. Peu de voix aussi pour dire que l’impérialisme russe ne fait pas exception aux autres, qu’il est la conséquence de la concurrence entre les capitalismes, concurrence sans laquelle les écocides n'auraient aucune raison d’avoir lieu. Il s’agit aussi d’affirmer que les écocides ne sont pas simplement des cas isolés d’atteintes majeures à l’environnement, mais bien un vécu commun de toutes les populations qui ne tirent pas profit de l’impérialisme.
Le 6 juin 2023, dans la nuit, l’invasion russe de l’Ukraine se dote d’un nouveau qualificatif: elle qui était déjà une guerre impérialiste, voilà qu’elle devient écocidaire. C’est en tout cas ce que L’Ukraine suivie de l’Occident retiendront de la destruction par la Russie du barrage de Kakhovka, au sud de l’Ukraine. Cet acte libère une quantité astronomique d’eau en aval du barrage. Les habitations sont rasées par milliers et un écosystème protégé est détruit, des polluants qui s’étaient sédimentés se dispersent, les cultures de blé sont perdues, elles qui sont si importantes pour alimenter la population et financer l’Ukraine.
Il n’y a pas de doute, l’écocide est bien l’une des armes de l’impérialisme russe : En 4 ans de guerre généralisée et 12 ans de conflit au Donbass et en Crimée, les destructions de barrages se multiplient (avec une dernière tentative le 14 avril 2026 à Petchenihy). A la seule force des bombes, Moscou fait disparaître les villes (Bakhmout, Marinka, Soledar, et des dizaines d’autres) comme les écosystèmes dont elles dépendent. On voit aussi l’anéantissement systématique des infrastructures (stockage et transport d’hydrocarbures, électricité, usines…). Conséquence : la mer noire est souvent noire de pétrole, les terres sont crevées d’obus de manière généralisée le long du front, les champs de mines infinis rendent difficile tout renouveau des écosystèmes. Ce sont là des éléments habituels de la guerre moderne, mais les écocides en Ukraine ont de particulier que l’écocide est réprimé par le Code pénal ukrainien et le Code pénal russe. Cependant ces textes, créés en réaction à Tchernobyl, n’ont pour le moment permis aucune réparation des écocides russes.
Faire état de l’impérialisme russe
La Russie post-soviétique, que l’on croyait d’abord revenue dans le giron occidental, ou plutôt partisane d’un nouvel ordre multipolaire, est en réalité parvenue à faire émerger un nouvel impérialisme : la Russie se réserve une zone où son influence est naturelle. La Russie y a un droit d’ingérence quand les autres puissances impérialistes en sont exclues. Aussi, l’organisation des échanges empêche la Russie et les États de cette zone d'interagir d'égal à égal : cette organisation crée une distinction entre un centre (la Russie) et des régions périphériques (les autres États). En cela, l’impérialisme russe est proche de l’impérialisme américain du début du XX°s, fondé sur la “Doctrine Monroe”. L’invasion de l’Ukraine peut se comprendre comme une tentative de faire entrer l’Ukraine dans ces clous, comme y entrent, par exemple, la Biélorussie, le Kirghizistan, ou les régions du Caucase sous domination russe.
Malgré les expansions militaires, l’impérialisme russe est mis à mal : concernant les échanges de marchandises, la Russie perd la maîtrise de nombreuses exportations. Sur le blé par exemple, la Russie était forte d’une stratégie d’abondance, elle inondait le marché. Mais ses stocks s’épuisent, sa production ne croît plus. Elle est alors forcée de conquérir de nouveaux ports ukrainiens autour de la mer Noire, ce qui demande des efforts militaires que les industriels russes ne sont plus prêts à payer. La Russie n’a finalement plus qu’une domination fragile en jouant sur le risque de la rareté : commencer une guerre, commettre des écocides, jouer avec le risque nucléaire. Ce sont là les seuls moyens de faire momentanément sursauter le marché en son intérêt.
Concernant les hydrocarbures, la Russie finance sa guerre par les hausses des prix, mais elle n’a plus le contrôle des pipelines. Elle perd son contrôle sur ce qu’elle appelait les « Etats à souveraineté limitée » : le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, et tous les États des nouvelles routes de la soie (routes dont le développement a été imposé par la Russie). Ces États décident chaque jour un peu plus avec qui ils échangent: la Chine, l’Europe, ou leurs voisins régionaux. La Russie, de plus en plus sanctionnée, n'apparaît pas comme un partenaire de confiance.
L’isolement de la Russie est aussi l’occasion de prendre des revanches historiques : le Kazakhstan se sépare de plus en plus politiquement de Moscou qui lui avait imposé la langue russe et qui avait importé une population slave jugée plus “amicale” que les Kazakh. Autre exemple : les Etats bordant la mer d’Aral (que la Russie a admis avoir asséché en 1990) voudraient coopérer pour la faire renaître de ses cendres, sans aide de la Russie : le geste permet d'expérimenter la possibilité de créer des alliances régionales en dehors du contrôle russe.
Enfin, la capacité d’ingérence de la Russie, sa puissance militaire, s’épuisent en Ukraine : les observateurs de tous côtés font de plus en plus le constat que la Russie dilapide ses stocks soviétiques sans s’imposer technologiquement. (Chorba Rouge, « Non, les chars russes ne sont toujours pas à Paris ! », Positions, 10 décembre 2025). Quand l’Occident cherche à reconstituer une industrie de l’armement, les observateurs de la Russie constatent que l’armée du Kremlin recrute surtout du personnel peu formé en nombre. Dans ce cadre général de l’impérialisme russe, l’écocide permet à la Russie de saboter la concurrence de ses adversaires et de contrôler des marchés internationaux même en ayant perdu le contrôle sur les marchandises.
“Deux mille ans de guerre,
De guerre sans raison, particulière,
La guerre, l'affaire des jeunes,
Un médicament contre les rides.Rouge, rouge est le sang,
Dans une heure il n'y a plus que la terre,
Dans deux sur elle les fleurs et l'herbe,
Dans trois elle est de nouveau en vie,
Et réchauffée par les rayons
de l'étoile nommée Soleil.”L’étoile nommée Soleil, Victor Tsoï, 1989
Que faire de la Russie ?
Pour faire de l’Ukraine une seconde Biélorussie, il aura déjà fallu, en 4 ans: 500 000 morts (peut-être 1 million), 9,6 millions de déplacé·e·s et réfugié·e·s, 41 millions de victimes potentielles de stress post-traumatique continu. En forêts, c’est la surface de la Belgique, soit trois millions d'hectares, qui ont été incendiés. Pour justifier la guerre, l’administration Poutine (qui a échoué à faire perdurer le récit selon lequel elle aurait rendu sa puissance économique à la Russie) parle de plus en plus depuis 2014 d’une grandeur à retrouver en protégeant le “monde russe“.
Cette notion évoque le panslavisme qui établit comme “naturel” le contrôle du pouvoir de Moscou sur tout ce qu’il considère comme d’influence historique russe (Yauheni Smirnou, 2016). Ce récit est déjà en partie tombé, à en observer tous les efforts de la Russie pour “russifier” ce qui, apparemment, était déjà russe. Un bon exemple de ce processus contradictoire est la pseudo-reconstruction de la ville de Marioupol, qui relève largement de la colonisation: inégalités de droit entre ukrainien·ne·s et nouveaux colons russes, destruction des structures sociales anciennes, réorganisation de la production dans l’intérêt du capitalisme russe.
Derrière le “monde russe”, le bon vieil orientalisme
En Russie comme dans les Etats-nation occidentaux, la construction politique de l’Etat a essentialisé un “peuple russe”, nation principale. Ce “peuple russe” aurait la mission de rassembler dans une même entité politique tous les peuples slaves chrétiens orthodoxes qui lui ressemblent. Ce peuple russe aurait aussi un droit politique et une mission civilisatrice sur d’autres peuples plus à l’Est qualifiés « d’orientaux » : Asie centrale, peuples du Caucase, peuples indigènes de Sibérie, peuples mongols… (Lorraine de Meaux, La Russie et la tentation de l’Orient. Paris: Fayard, 2010 )
La Russie a, comme l’Occident, utilisé un orient mythifié pour y justifier des déplacements de population, la spoliation des ressources, des régimes de droit où certains peuples sont soumis à la minorité juridique. L’Occident en a d’ailleurs été acteur en finançant, au XIX° siècle, la modernisation de la Sibérie considérée comme une terre vierge, sauvage et dépourvue de population indigène (un véritable “far east” en symétrie du far west).
Le fait que la Russie ait utilisé une forme d’orientalisme n’a rien d’étonnant puisqu’elle a été l’un des acteurs du colonialisme. Plus étonnante est en revanche l’existence persistante d’un autre orientalisme, dont la Russie est l’un des sujets, mais qui dans le même temps blanchit ses crimes : un orientalisme occidental. Ce dernier rassemble grossièrement tout ce qui était constitutif de l’ex-bloc de l’Est derrière des appellations au lourd passif (« les slaves»), et où l’Occident est le centre logique (« Pays de l’Est »).
On parlera alors d’un ‘l’Euro-orientalisme”(Ezequiel Adamovsky, 2006), ou simplement d’une “invention de l’Europe de l’Est” par l'Occident (Larry Wolff, 1994).
L’euro-orientalisme a encore de lourdes conséquences politiques : Les classes populaires d’Europe de l’Est sont vues comme sales, rustres, arriérées. Les “femmes slaves” seraient un bien facile d’accès, elles ne demanderaient qu'à être sauvées par l’homme occidental. Les hommes d’Europe de l’est seraient des alcooliques et éternels guerroyeurs (selon l’imaginaire des invasions barbares et mongoles, de la menace venue de l’Est). Sur le plan des institutions politiques, les populations d’Europe de l’Est n’auraient jamais connu rien d’autre que la souffrance, l’autocratie, la guerre (elles seraient donc de toute façon indignes de la paix).
Sur le plan de l’environnement, le regard occidental imagine l’Est de l’Europe par l’imaginaire de la steppe arctique. Il considère que seul·e·s les Russes sauraient dompter cet écosystème car toutes les tentatives occidentales de conquérir l’Europe de l’Est auraient été un échec à cause d’un environnement hostile – Tentative napoléonienne avec la retraite de Russie dans l’hiver et l’imaginaire de Moscou incendiée ; tentative hitlérienne avec l’échec de la prise de Moscou en hiver, et l’échec du plan de colonisation à l’Est dit “Generalplan Ost” (Jean Lopez, « Le "Général Hiver" a vaincu la Wehrmacht »). Il serait donc normal que l'État des Russes ait le contrôle sur ces écosystèmes.
De manière générale, le regard euro-orientaliste opère une hiérarchisation entre écosystèmes et populations occidentales, et écosystèmes et populations “d'Europe de l’Est”. Il considère qu’il existe un “monde à part” entre l’Europe et l’Asie civilisée dont la Russie est le maître logique et est de facto le centre géographique.
Que faire du crime d’écocide ?
Les voix pour une répression internationale du crime d’écocide se multiplient. L’exemple ukrainien doit cependant nous avertir que tel que l’on l’admet pour l’instant, l’écocide comporte des limites par sa définition en tant que crime, et que sa reconnaissance dépend de l’état de l’impérialisme dans le monde.
La plupart des définitions légales de l’écocide s’accordent sur l’idée d’un acte volontaire portant une atteinte grave à l’environnement. La conception contemporaine des crimes en “-cide”, à l’instar du génocide et de l’écocide vise à punir des individus (parfois un groupe d’individus) ayant commis un crime. Mais la réalité d’un grand nombre d’écocides est qu’ils sont si systématiques et si généralisés qu’on ne peut pas identifier de décideurs ou d’acteurs individuels. (Robert Knox, 2023)
Ainsi dans le cas ukrainien, il est possible d’identifier et condamner ceux qui ont commandité les plus grands actes écocidaires (comme les destructions de barrages). Il est en revanche peu probable que l’on obtienne des condamnations de l’entière armée russe et une réparation pour la pollution chimique de la terre, de l’air, et de l’eau partout où la guerre a frappé. Pourtant c’est là qu’est l’essentiel de l’écocide russe en Ukraine.
Aussi la répression des “atteintes graves” suppose que des “atteintes moins graves” soient acceptables, et en effet : Les “atteintes graves” sont considérées comme des actes exceptionnels résultant d’une volonté de nuire. Elles ne sont pas reliées aux “atteintes moins graves” à l’environnement qui sont légitimées car normales dans le système de production capitaliste: accumulation du capital par l’extraction de ressources, rupture des cycles naturels pour maintenir les taux de profits. (Alain Bihr, L’écocide capitaliste, 2026)
Les grands monopoles privés russes (Gazprom, Rosneft) ont certes bénéficié des grands actes écocidaires de l'armée russe, et la répression de ces actes est possible. Mais cette répression est incapable de prendre en compte que l’écocide de guerre russe prend la suite des écocides qui ont été nécessaires à la constitution du capitalisme russe, qui ont été réalisés en temps de paix, “pacifiquement”, sans être pour autant moins dommageables.
Après une répression juridique des écocides de guerre russes, c’est l’exploitation américaine “pacifique” des ressources ukrainiennes qui risque d’être à son tour écocidaire. Pourtant les USA, par leur Commission Helsinki, affichent une volonté d’aider à la création d’un crime international d’écocide. Il n’y a pas vraiment là d’incohérence car la définition américaine de l’écocide ne suppose que de réprimer les atteintes les plus extrêmes, et non de reconnaître que toute atteinte à l’environnement met en cause la population humaine qui en dépend. L’écocide peut même se rendre utile car contrairement au génocide, son objet premier est l’environnement et non personne humaine : il éviterait donc aux USA de se faire rappeler son propre passif colonial (Hiroshima/Nagasaki, le Vietnam…) chaque fois que l’on accuse une autre puissance.
Le consensus international plutôt favorable à un crime d’écocide ne considère pas comme écocidaires les frappes américaines sur des raffineries en Iran, la colonisation en Palestine et au sud-Liban, et l’exploitation néocoloniale. Restons donc prudents lorsqu’une puissance impérialiste se pare d’écologisme.
Légende des photographies
1 : Un chien à un checkpoint ukrainien près de la Moldavie en mars 2025. Cet endroit exact sera bombardé par des drones russes quelques mois plus tard.
2 : Scènes quotidiennes en mars 2025 dans le très populaire marché “Privoz” à Odessa, ville au sud de l’Ukraine et objectif stratégique pour la Russie. On y vend du poisson, tous les essentiels de la vie, mais aussi des fruits secs et des confiseries. Il sera lui aussi bombardé par des drones russes quelques mois plus tard.
3 : A Odessa, un bâtiment bombardé a été démoli, sur le mur restant, à la peinture, on a imaginé des bâtiments nouveaux.
4 : Un étal de pommes de terre sur un marché ukrainien. La pomme de terre était un enjeu important de l’invasion russe : ne produisant plus assez, la Russie doit soit acheter à l’Égypte à prix fort soit s’accaparer la production Ukrainienne. Les terres conquises en Ukraine étaient très fertiles mais leur pollution chimique par les bombardements et les mines a rendu leur exploitation impossible .
5 : un immeuble civil touché par un drone russe à Odessa et réparé, “rafistolé” avec des poutres métalliques. 4 ans après le début du conflit à grande échelle la reconstruction semble encore bien illusoire.
6 : Un homme attend son bus à Odessa. L’augmentation du prix du pétrole finance la guerre de la Russie, en Ukraine elle enclave la population qui n’a plus les moyens de se déplacer.
7 : Victor Tsoï, musicien soviétique d’origine coréenne.
8 : Des poissonnières du même marché bombardé à Odessa, 2025.
9 : Une inscription “mirou mir” (“au monde, la paix”) recouvre une inscription “rousskiy mir” (“le monde russe”), sur un quai en 2026.
Illustration finale : Au premier plan : scène de déminage (ministère ukrainien de la défense, 2016. Bâtiments de Odessa et de Izmaïl, sud de l’Ukraine, mer noire)